Quand je vois que je ne suis rien, c’est la sagesse.
Quand je vois que je suis tout, c’est l’amour.
Entre les deux, ma vie s’écoule.
Nisargadatta Maharaj

Non-dualité, soi et sens de soi

Non-dualité est un terme dérivé du mot sanscrit Advaita qui signifie non-deux. Dans les traditions non-duelles, le sens de la séparation est à la racine de nos souffrances, de sorte que l’accès à la conscience non-duelle est vu comme la médecine ultime d’où toute guérison en profondeur émerge. Cette conscience non-duelle est la réalisation de la nature non-duelle de la réalité.

Le sens de la séparation peut se situer à de nombreux niveaux. Allant des paires duelles comme lumière/obscurité, jour/nuit … jusqu’à la séparation objet/sujet, matière/psyché. Bien que ces distinctions semblent évidentes et sont à la fois profondément enracinées et très convaincantes, il est possible de les voir comme des constructions mentales qui tentent de pallier à un manque. Selon les traditions non-duelles, ce manque serait lié au fait que le sens de soi est sans fondement. Autrement dit, qu’en lui-même, le soi n’est rien. Or non seulement nous n’en n’avons pas conscience, mais nous sommes absolument persuadés du contraire.

Dans l’analyse qu’en propose David Loy, un enseignant de la tradition zen Sanbô Kyôdan, le manque se manifeste par une impression confuse de ne jamais réussir à être pleinement nous-même. Et comme l’origine intérieure de ce manque reste non reconnue, il est sans cesse projeté dans le monde. De sorte qu’une tentative de le combler se fait en cherchant à posséder plus de ce qui semble pouvoir nous combler et en repoussant le reste, jusque dans l’enchaînement de nos pensées dans lesquelles nous nous projetons sans cesse inconsciemment. Ce processus constant de projection crée le sens-de-soi dont nous inférons l’existence d’un soi devant lui préexister. Au final, nous nous retrouvons avec un soi séparé du monde et qui est en manque de lui-même.

Sens de soi, souffrance et oubli de soi

Le sens-de-soi vu comme une construction n’est pas réservé aux traditions non-duelles. On le retrouve en psychothérapie par exemple, ou l’on parle de l’identité narrative et de sa reconstruction comme d’un effet possible de la cure. En psychanalyse, on peut se rappeler l’analyse de Lacan selon qui le sujet se constitue de façon continue dans le langage qui le précède, la cure devant alors (dans le meilleur des cas) conduire à la cessation de la recherche illusoire de complétude.

Dans l’analyse non-duelle, la solution est autre. La construction du sens de soi est génératrice de souffrance parce qu’elle ne renvoie à rien d’existant en soi, sans que la conscience de ce rien ne soit reconnue comme ce qui est. Or rien ne peut sécuriser le sens d’un soi séparé construit parce qu’il n’y a justement rien qui puisse l’être. La solution du problème ne consiste alors pas à cesser d’espérer y trouver une solution, mais à faire du problème lui-même la solution : réaliser qu’il n’y a pas de sujet séparé d’un monde qui pourrait le combler. Autrement dit, qu’il n’y a rien à combler.

En conséquence deux alternatives se présentent : soit il n’y a pas de sujet séparé, soit il n’y a que le sujet (qui ne peut donc pas être séparé de quoi que ce soit). Dans le premier cas, la conscience n’est autre que ce qui est expérimenté; c’est l’alternative bouddhiste. Dans le second cas, tous les phénomènes sont une manifestation de la conscience; c’est l’alternative de l’advaita vedanta. Mais dans les deux cas, il n’y a pas deux. On dit alors qu’il n’y a que cela. Et c’est dans ce sens de non séparation, dans le vécu de l’unité de toute chose que se situe le facteur de guérison : se lève la conscience que rien ne manque.

Oubli de soi, méditation et travail non-duel des rêves

Le vécu non-duel n’a rien à voir avec une manipulation permettant de faire en sorte que l’esprit soit mêlé avec les objets de l’environnement. C’est à la fois la vision de l’illusion de la séparation et de l’unité de toutes choses. Mais ce n’est pas de l’ordre d’une expérience qui arrive à quelqu’un. C’est plutôt de l’ordre d’une non-expérience n’arrivant à personne, au sens où sa réalisation n’advient qu’avec la disparition du sens-de-soi.

Pourtant, sa possibilité se cultive. Si l’on en revient à l’analyse selon laquelle le sens-de-soi est créé-inféré par l’habitude de nous projeter-identifier dans les pensées, réaliser la non-dualité suppose de cesser de se projeter dans la prolifération des pensées qui s’enchaînent. Ce qui est d’ailleurs souvent traduit hâtivement par l’idée selon laquelle méditer c’est arrêter de penser.

Mais il est possible d’opérer ce retrait des projections sans pour autant cesser de penser. On retrouve cette possibilité dans de nombreux exercices de méditation qui permettent de décoller de soi pour se retrouver comme donné à soi comme au (et par le) monde. Ceci mériterait un long développement, mais on se contentera ici d’indiquer qu’il est aussi possible de s’y exercer à travers un travail de méditation des rêves vécu comme une voie de réalisation de la non-dualité matière/psyché.

On se souviendra ici que dans l’analyse jungienne des rêves, on distingue l’analyse des images d’un rêve sur le plan de l’objet ou sur le plan du sujet. Par analyse sur le plan de l’objet, il faut entendre une analyse où le sens des différentes images est renvoyé à des éléments de la vie quotidienne du rêveur. Par analyse sur le plan du sujet, le renvoie se fait sur son monde intérieur et ses transformations. Le choix du plan d’interprétation entraîne alors une interprétation objective ou subjective. Mais il est aussi possible de méditer ses rêves en tendant vers une jonction des plans d’interprétation, permettant de prendre progressivement conscience des implications réciproques du monde matériel et du psychisme.

En gagnant en profondeur, ce travail permet de voir tomber le sens de la séparation sujet-objet. Par exemple dans la survenue de synchronicités où la séparation matière/psyché semble s’évanouir. Mais ce travail peut aussi conduire à un vécu beaucoup plus stable de cette réalisation, sans conduire à une confusion fusionnelle avec le monde. Jung considérait qu’à la limite de l’expérience, c’est le Moi en tant que point de référence qui se dissout, mais qu’il ne peut jamais coïncider avec le Soi, l’archétype des archétypes, origine et terme à la limite du processus d’individuation. C’est précisément l’endroit où il se sépare des traditions non-duelles. Non pas parce qu’il n’envisage pas la possibilité d’une coïncidence, mais parce qu’il parle en termes d’impossibilité d’une coïncidence. Comment pourrait-il y avoir coïncidence possible, là où il n’y a jamais eu deux pour coïncider…

Non-dualité et guérison

Une manière de décrire l’expérience de façon duelle ne permet pas d’accéder au non-duel. Or il semble que le langage ne permette pas vraiment de s’exprimer autrement que de façon duelle. De sorte qu’au final l’expérience en elle-même n’est pas susceptible de communication mais de monstration.

Dans les traditions non-duelles, l’essence de l’être n’est donc pas un soi intérieur mais toute l’existence, ce qui renvoie à un radical changement de perspective. Car si l’essence de l’être est réalisée comme toute l’existence, il devient impossible que quoi que ce soit manque. Mais en-même temps, si n’étant rien en moi-même, je deviens tout, alors toute la souffrance du monde devient mienne, comme toutes ses déviances… Il ne s’agit donc plus de ma seule guérison, et je ne peux réellement guérir que si le monde guérit. J’ai dès lors à m’engager en ce sens. Et cet engagement est un critère de vérification de la réalisation.

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