Pendant des siècles les rêves ont été considérés comme une communication directe des dieux. Puis on s’y est référé de façon plus nuancée, dans les religions abrahamiques notamment. Dans le christianisme, ils sont vite tombés en disgrâce, jusqu’à ce que, suite à leur acceptation comme outils de travail psychologique, ils soient redevenus de possibles outils de la vie spirituelle.

Du côté de la psychologie analytique, on sait l’importance que Jung donnait aux rêves dans le processus d’individuation. Il serait aussi difficile de ne pas voir dans son œuvre une relation avec le développement d’une vie spirituelle. Il peut donc être utile de s’interroger sur le lien entre l’écoute des rêves et le développement d’une vie spirituelle.

Rêve et vie spirituelle

Il existe de nombreuses définitions de la spiritualité. La spiritualité renvoie souvent à une ouverture au mystère de l’être et à son incarnation. Elle peut mettre au contact du divin ou bien être de l’ordre du développement d’une sagesse et d’une construction continue de sens. Elle implique généralement un décentrement de soi vécu dans l’accueil gratuit des relations et des évènements de la vie.

Plus simplement, certains la définissent comme la vie de l’esprit, souvent pour la dégager de la sphère religieuse. Mais c’est peut-être une vision simpliste, car qu’est-ce que l’esprit ? Dans certaines traditions, c’est la question centrale. La spiritualité désigne alors un ensemble de pratiques dont le but est d’amener à la reconnaissance directe de la nature de l’esprit.

Quelle que soit la façon dont on définit le spirituel, le développement d’une vie spirituelle demande du temps. Le temps de la solitude, du silence, du développement d’une attitude d’amour, de compassion, de clarté… Le temps de se mettre à l’écoute de ce qui est. C’est, d’une certaine façon, le temps d’une attitude religieuse de recueillement : recueil de ce qui est présent dans nos jours, mais aussi, de ce qui est présent dans nos nuits.

Rêves et psychologie religieuse

Pour Jung, c’est bien une expérience religieuse qui permet de s’engager dans la voie de l’individuation. Encore faut-il comprendre sa définition du religieux comme rencontre avec l’imago dei fondée sur l’observation des évènements survenant dans l’âme. Comme maître Eckhart, Jung fait la différence entre la déité dont on peut faire une expérience qui illumine mais dont on ne peut rien dire, et le Dieu qui se révèle mais n’est que la manière dont nous nous le représentons.

Selon lui, on ne peut que constater que l’inconscient produit des images considérées comme des images de Dieu. De sorte que la psychologie peut et doit parler du Dieu qui se révèle, mais non de la déité. L’attitude religieuse juste consisterait donc d’abord à observer ce qui vient de l’inconscient, et éventuellement ensuite ouvrir sur la foi. Ce qui vient de l’inconscient s’observant dans un premier temps dans les rêves.

Certains concepts spirituels peuvent se trouver dans nos rêves enveloppés de symboles et métaphores à déchiffrer. Mais selon Jung, certains rêves ont un caractère numineux et ne semblent pas nécessiter d’interprétation, car leur écoute implique une attitude intérieure qui est en elle-même un enseignement spirituel. Leur simple présence est transformatrice.

Rêves et reconnaissance de la nature de l’esprit

L’écoute de nos rêves peut aussi nous acheminer vers la reconnaissance de la nature de l’esprit. Tout commence en effet dans les traditions qui visent cette reconnaissance, par le constat qu’il y a de la souffrance. Il y est dit que la souffrance est due à l’identification erronée de soi au « moi » vu comme une fiction créée par une circularité de pensées, et n’ayant donc pas le caractère d’une réalité fixe qui serait à défendre.

Or on commence le plus souvent par rechercher dans les rêves une solution à nos problèmes, et il advient qu’ils remettent en cause notre identification à ce que nous appelons « moi », en nous montrant des parties inconscientes, qui ne sont pas en accord avec l’image que nos pensées policées nous donnent de nous-mêmes, et qui pourraient bien être à l’origine de nos troubles.

S’éveiller de cette identification permettrait de s’établir dans une conscience non conditionnée par les circonstances intérieures ou extérieures, et de sortir du cycle habituel de conditionnement dans lequel nous cherchons toujours plus de plaisir et fuyons davantage la souffrance.

L’écoute des rêves permet de prendre conscience que le « moi » est toujours une vision très partielle de ce que nous sommes. Elle nous invite à entrer dans un processus de lâcher prise sur les images auxquelles nous sommes accrochés sans fuir celles qui nous effraient, pour faire l’expérience continue de qui nous sommes plutôt que de défendre sans cesse ce que nous pensons que nous sommes.

L’expérience de la conscience inconditionnée rapproche de l’expérience d’une vraie liberté qui ouvre à l’accueil de ce qui vient, qui est identiquement ce que nous sommes.

Le travail des rêves commence à porter des fruits lorsque nous nous ouvrons de plus en plus à ce qui est, et qui s’y trouve imagé. Des synchronicités apparaissent alors avec une fréquence de plus en plus importante. Le principe de synchronicité représentant un aspect d’unité de l’être (que Jung désigne comme « unus mundus ») où disparaît la séparation sujet/objet, et où accueillir le monde c’est nous accueillir.

L’éveil à la nature de l’esprit s’approfondit ensuite et se stabilise en s’incarnant. L’agir devient spontané et naturellement aligné avec la vérité la plus profonde.

Accueillir nos rêves, c’est aussi leur donner une expression dans notre vie. A cet effet, un exercice quotidien consiste à relire chaque soir notre journée, en y incluant un dialogue avec nos rêves de la nuit précédente dont on se sera laissé habiter des images et impressions au long du jour. De cette pratique continue peut naître une manière renouvelée d’être et d’agir dans un alignement de tout l’être en profondeur.

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