Le Tao qui peut être exprimé n’est pas le Tao éternel.
Le nom qui peut être nommé n’est pas le Nom éternel.
Laozi

… en conséquence de quoi, tenter de définir le taoïsme, c’est risquer de faire une erreur. Décrit entre autre comme une religion, une philosophie, une alchimie, le taoïsme est multiple et ne se laisse pas vraiment cerner. Aussi, avant de parler des rêves dans le taoïsme, il convient de faire quelques mises au point sur le terme taoïsme lui-même.

Le taoïsme

Fondamentalement, le taoïsme est une tradition religieuse sans réel fondateur ni livre saint unique. Ce qui y est central, c’est son incarnation dans des pratiques, des communautés et sa relation à la Nature, la Voie, ou le Tao et à ses rythmes. On y trouve des pratiques de méditation, de santé et de longévité, une diététique, une manière de s’accorder aux saisons, une géomancie, des rituels et pratiques mystiques, alchimiques, ésotériques, des lieux de pèlerinages… etc…

Le taoïsme s’appuie sur un corpus important de textes parmi lesquels on trouve le Daode jing attribué à Laozi et le Zhuangzi du nom de son auteur. Ce sont les textes les plus connus. Mais il en existe beaucoup d’autres, comme le Lie-tzi, les traités du Huainanzi, le Wen-tzi…  Une première version du canon taoïste composée au Vème siècle comprend déjà 1400 textes !

Enfin, le taoïsme est une voie de réalisation de la nature de l’esprit et de la réalité, en harmonie avec les changements de la nature. Mais ce n’est pas une voie d’éveil au sens de l’éveil d’une illusion au moyen d’une illumination. La voie taoïste, et en particulier la méditation taoïste qui y est un outil central, n’est pas censé produire l’union au Tao : elle est l’expression de cette union.

En suivant l’ordre de la présentation qui précède, on abordera le rêve au sein du « taoïsme » en trois parties : rêves et taoïsme religieux, rêves et taoïsme philosophique, rêves et méditation taoïste.

Rêves et  taoïsme religieux

Il existe des lieux de pèlerinage taoïstes où sont pratiqués des rites proches de ceux de l’incubation de la Grèce antique. Les pèlerins y viennent pour obtenir la réponse à une question, un problème … au moyen d’un rêve. Le rêve est considéré comme le fruit de la rencontre du lieu de pèlerinage et du pèlerin. Il s’élabore à partir du qi du pèlerin (le qi est une énergie fondamentale qui circule en chacun) et de son contact avec les esprits du lieu. Il importe donc que le pèlerin se soit préparé en pratiquant des exercices propres à augmenter son qi, et qu’il laisse son esprit ouvert à la rencontre.

Une fois obtenu un rêve, il lui restera à le comprendre ou à se le faire interpréter. Et c’est l’interprétation du rêve qui lui donnera toute sa force. La non obtention d’un rêve pourra être interprétée soit comme une insuffisance de préparation de son qi ou comme sa peur d’être confronté à ses propres secrets. Mais pour éviter ce désagrément, il aura pu prendre soin de faire appel à un « rêveur professionnel » qui aura rêvé à sa place… !

Cette conception pratiquement matérielle du rêve se retrouve dans la tradition populaire onirique chinoise où il est aussi possible d’acheter un rêve intéressant ou de vendre un rêve dont on veut se débarrasser… mais aussi de voler un rêve, juste en étant à même de le répéter mot pour mot après avoir entendu son récit de la bouche du rêveur. Enfin, certaines légendes racontent que l’on peut entrer dans un rêve, et même s’y retrouver à son propre insu : rêve et réalité se confondent alors, ce qui a peut-être toujours été…

Rêves et taoïsme philosophique

On trouve dans les textes taoïstes des réflexions philosophiques qui n’ont rien à envier au meilleur de la tradition philosophique occidentale. Par exemple, de nombreux textes y abordent les paradoxes du langage. C’est le cas de Zhuangzi selon qui la raison, les paroles, les concepts peuvent nous induire en erreur, car nous n’avons pas plus de moyens de savoir si ce que nous croyons est de l’ordre de la connaissance ou de l’ignorance, que nous n’avons de moyens de savoir si nous sommes ou non éveillés.

On connaît sa célèbre parabole du rêve du papillon : « Jadis, raconte Zhuangzi, une nuit j’ai rêvé que j’étais un papillon. Je voletais de fleur en fleur, heureux de vivre libre et insouciant dans la nature ensoleillée. Je n’avais aucune conscience de mon individualité propre, je me sentais papillon. Puis  m’éveillais, redevenu un moine dénommé Zhuangzi. Mais qui suis-je, en réalité ? Un papillon qui rêve qu’il est Zhuangzi, ou Zhuangzi qui s’imagine qu’il fut papillon ?»

Zhuangzi veut peut-être nous dire que nous ne savons pas vraiment si nous sommes éveillés ou non, que les choses du monde sont dans un état de transformation continue, et que tout comme nous pouvons nous éveiller d’un rêve, nous pouvons aussi nous transformer en nous éveillant à un niveau plus réel de conscience. L’ultime (r)éveil conduit-il à l’abandon au flux du rêve et de l’éveil, de l’être et du devenir, du vivre et du mourir ? Quoi qu’il en soit, selon lui, la division entre l’homme et la nature est erronée, tout comme l’est celle entre rêve et veille. Il se conforme en cela à la doctrine taoïste selon laquelle lorsque nous nous réveillerons, nous comprendrons que notre vie ne fut qu’un long rêve.

D’autres textes montrent que finalement, du point de vue taoïste, il ne sert à rien d’essayer de distinguer la veille du rêve, et qu’il n’y a aucune utilité de s’inquiéter à propos de ce qui est réel ou de ce qui ne l’est pas, car ces oppositions sont en dernière analyse des fabrications de l’esprit humain, et le Tao les embrasse toutes.

Rêves et méditation taoïste

Un des principes fondamentaux du taoïsme est le concept d’énergie ou qi (déjà vu plus haut). Le qi est l’énergie vitale fondamentale, qui donne forme à toutes choses et à tout être. Elle circule en chacun via des canaux appelés méridiens, interconnectés entre eux, et qui composent un « corps subtil ». A des déséquilibres observés sur les méridiens correspondent différentes méthodes de traitement (acupuncture, moxibustion, exercices physiques…). Mais en dehors des techniques médicinales, certaines formes de méditation permettent de faciliter la circulation, l’équilibre et l’affinage du qi en vue de favoriser l’intégrité physique et spirituelle du pratiquant, jusqu’à « l’immortalité » du corps et l’esprit.

La quête d’immortalité, qui est peut-être la visée ultime du taoïsme, utilise de nombreuses pratiques. La méditation en est une, et dans les pratiques taoïstes internes, le rêve est considéré comme un type particulier de méditation. Dans la « méditation du rêve », le but est d’amener plus de conscience, de volonté et d’attention au corps subtil et au travail du qi.

La pratique taoïste des rêves considérée comme une forme de méditation ne se situe pas du côté de la tradition de l’interprétation des rêves, mais plutôt du côté de la tradition du rêve éveillé. Lorsque l’on parle de rêve éveillé, il peut s’agir soit de rêver consciemment, on est alors du côté de ce que l’on appelle le « rêve éveillé libre », soit de s’éveiller en plein rêve, et l’on est du côté de ce que l’on appelle le « rêve lucide ». La méditation taoïste du rêve se situe peut-être plus du côté du rêve lucide.

Rejoignant la vision taoïste de la vie diurne assimilée à un rêve, le principe du rêve lucide consiste en la reconnaissance que l’on est en train de rêver en plein rêve. Le premier pas de la pratique consiste à regarder la réalité diurne comme si elle-même était un rêve. On peut par exemple s’entraîner de jour à effectuer certains gestes comme s’ils étaient effectués en rêve (se regarder dans un miroir en s’imaginant être en train de rêver par exemple). Dans la nuit, une fois éveillé en rêve (il y a des techniques y arriver…), les mêmes gestes pourront être effectués. Il deviendra alors impossible de différencier la veille et le rêve.

Dans un premier temps, le travail du rêve permet de résoudre la dichotomie entre éveil et sommeil qui empêche de percevoir la continuité de l’être. Ultimement, l’entraînement à cette prise de conscience ouvre le pratiquant à la réalisation de la nature parallèle du sommeil et de la mort. Elle est censée faciliter le passage de la conscience du corps physique vers le corps subtil au moment de la survenue de celle-ci.

Conclusion

Au final, bien que la tradition taoïste populaire se soit emparée du rêve comme d’un oracle, à l’autre bout du spectre, l’utilisation interne du rêve est plutôt censée acheminer vers l’immortalité, l’immortel taoïste étant celui qui a transcendé les limitations de l’individualité et de la forme.

Toutefois, le taoïsme rappelle que l’utilisation du rêve n’est que provisoire. En effet, une autre figure apparaît dans le Zhuangzi, celle du saint, l’homme véritable. Et d’après Zhuangzi, l’homme véritable, le saint, ne rêve pas. Il considère la vie et la mort comme un « grand rêve » et s’épanouit dans le « grand éveil » où se dévoilent les illusions du monde « réel ».

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