Les rêves dans le Nouveau Testament

Les rêves ne semblent pas avoir une grande place dans le Nouveau Testament à première lecture. Ils n’apparaissent que dans l’Evangile de Matthieu et les Actes des Apôtres. Mais cela pourrait être une interprétation un peu rapide au regard des évènements où ils apparaissent.

Dans l’Evangile de Matthieu, la naissance de Jésus est accompagnée de rêves. En songe, Joseph apprend que Marie est enceinte et que l’enfant est de conception divine. Il est averti des dangers qui les menacent et est guidé pour y échapper. En se fiant à leur rêves, des mages trouveront le lieu de naissance de l’enfant-Dieu qu’ils viennent adorer. Par contre Pilate n’écoutera pas le rêve de sa femme l’avertissant de l’innocence du Jésus qu’il livrera à la crucifixion. Dans les Actes des Apôtres, des songes encouragent Paul à parler, à passer en Macédoine et à aller témoigner à Rome.

Ces rêves sont en relation avec la naissance du Christ, sa crucifixion, et  la mission d’évangélisation de Paul jusqu’à Rome. Ce qui peut être interprété en disant que pour Matthieu et Luc, l’écoute des rêves permet de trouver le lieu de la naissance de Dieu dans nos vies, et d’entendre sa voix intervenir dans notre histoire pour la libérer, en nous indiquant les chemins à prendre. Parce que les rêves nous concernent réellement, ils doivent entraîner en réponse des décisions et des actions qui pourront avoir des répercussions bien au-delà de nos vies.

La condamnation des rêves

Et pourtant, les interprètes de rêves seront condamnés par le Concile d’Ancyre en 314, puis passibles de la condamnation à mort.

C’est saint Jérôme (347-420), qui s’était pourtant lui-même converti à la suite d’un rêve, qui fermera solidement et durablement la porte à l’étude des rêves. Appelé à traduire la Bible en latin en l’an 382, il en produit une version (dite la Vulgate) qui sera utilisée pendant des siècles. Or il y remplace par deux fois (au Lévitique 19:26 et au Deutéronome 18:10) l’interdiction de pratiquer la divination par celle de l’observation des rêves ! Du coup, l’observation des rêves ne permet plus d’écouter la voix de Dieu et les songes sont classés avec les pratiques de bonne aventure et autres pratiques superstitieuses. Et cela durera un millénaire.

Mais en même temps, l’étude des rêves n’est pas entièrement bannie du monde chrétien. L’évêque Synésios de Cyrène (370-414) par exemple, publie un livre intitulé Des songes où il recommande de tenir un journal des rêves. Pour lui, le rêve a une fonction thérapeutique, il conduit vers la vraie nature des choses et est un lieu de rencontre de Dieu.

Ceci dit, près d’un millénaire plus tard, dans la question 94 de sa Somme Théologique portant sur la divination, à l’article 6 traitant de la divination par les songes, saint Thomas d’Aquin (1224-1274) indiquera que l’emploi divinatoire des rêves ne semble pas illicite puisque Dieu y instruit les hommes comme on peut le lire dans Job (33, 15). Mais en utilisant la traduction erronée de saint Jérôme, il notera aussi que le Deutéronome (18, 10) interdit l’observation des rêves. Selon lui, il faut alors tenir compte du fait que si parfois Dieu fait des révélations dans les rêves, ils peuvent aussi être causés par les démons. En conséquence l’emploi divinatoire des rêves provenant d’une révélation divine n’est pas illicite, mais si la cause en est une révélation qui fait suite à un pacte diabolique, elle le devient.

Ce qui est mis en cause par saint Thomas d’Aquin, ce n’est pas l’utilisation des rêves pour s’orienter dans la vie, mais la façon dont ils sont obtenus en vue d’être utilisés à cet effet. La question fondamentale est donc de savoir quelle est l’origine des rêves. Et cette question rejoint celle du « discernement des esprits ».

Les rêves et la spiritualité chrétienne

Dans la tradition spirituelle chrétienne, ce que l’on on appelle « discernement des esprits » (principalement les pensées et les sentiments qui nous traversent, mais aussi les rêves), doit permettre de distinguer ceux qui viennent de Dieu, jusqu’à discerner ceux qui sous l’apparence d’un bien sont en réalité la porte d’accès à de mauvais penchants.

On retrouve cette pratique très tôt dans le monachisme ancien. Pour Évagre le Pontique (346-399) par exemple, la rencontre de Dieu  se fait à travers l’Ecriture, mais aussi à travers nous-mêmes, et se vérifie jusque dans nos rêves. Pour rencontrer Dieu selon Évagre, il faut se rencontrer, devenir vraiment soi-même, et pour cela il faut atteindre l’ « apatheia », qui désigne l’absence de souffrance, le calme et la tranquillité de l’âme, et qui suppose la transformation en profondeur de l’esprit, jusqu’à l’apaisement de toutes ses images intérieures. Évagre conseille donc aux moines de tenir la garde de leurs pensées et de leurs rêves car selon lui « les preuves de l’apatheia nous les reconnaîtrons, de jour aux pensées, et de nuit aux rêves.»

Mais outre leur rôle dans le « discernement des esprits », les rêves jouent aussi un rôle important dans les actes des martyrs. Selon la tradition populaire, les martyrs étaient en effet censés être gratifiés de rêves qui leur permettaient de voir les évènements futurs. C’est par exemple en rêve que Polycarpe de Smyrne, disciple de saint Jean, voit l’annonce de sa mort sur un bucher. De même le récit du martyr de Félicité et Perpétue comporte une série de rêves qui montrent leur destin. La connaissance de ce qui leur apparaissait en rêve était pour eux comme un destin voulu par Dieu auquel ils ne sauraient se soustraire. Et ils l’acceptaient.

Chez les saints aussi, les rêves sont constamment présents. Saint Jérôme attribue à un rêve sa conversion. Saint Pacôme prend conscience de sa vocation monastique dans un rêve. Saint Benoit communique en rêve à ses disciples le plan de leur couvent. Saint François d’Assise prend conscience de sa vocation par un rêve où il voit comment restaurer l’Eglise. C’est un rêve qui convainc Innocent III d’approuver la règle franciscaine. La fondation de l’ordre Dominicain est accompagnée de rêves de saint Dominique. On connaît aussi l’importance des rêves de sainte Monique, la mère de saint Augustin.

En guise de conclusion

Il y a toujours eu, il y a et il y aura sans doute toujours des mises en garde vis-à-vis de l’utilisation des rêves. Ce n’est peut-être pas un mal. En tout cas, il pourrait être intéressant de se demander si tout rêve doit être pris en compte, et pourquoi. C’est plus particulièrement vrai dans le monde ‘psy’ ou souvent tout rêve semble bon à travailler.

Est-ce si sûr ? Toute image qui me traverse est-elle bonne à suivre ? Faut-il réellement dialoguer avec tout ce qui traverse mon esprit ? Cela me conduit-il obligatoirement à la santé psychique ? A une vie plus saine ? …

Bonne réflexion.

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