Beaucoup de personnes disent ne pas se rappeler de leurs rêves. Pourtant, il est certain que nous rêvons chaque nuit et il est possible d’apprendre à se souvenir de ses rêves. Aussi, en ce qui concerne les rêves, la question pertinente n’est pas « Pourquoi ne rêvez-vous pas ? » ni « Pourquoi ne retenez-vous pas vos rêves ? », mais plutôt « Pourquoi ne vivez-vous pas vos rêves ? ». Qui tente réellement de vivre ses rêves ?

Rêver, ça peut servir…

Pour la plupart des gens, un rêve est le récit d’une histoire faite d’images et de péripéties qui s’est déroulée sur l’écran de la conscience nocturne et dont on s’est rappelé au réveil. On confond le rêve avec les mots qui permettent de le raconter et il devient ainsi une représentation diurne.

Mais c’est un peu comme si nous nous réduisions au récit que nous pouvons faire de nous-mêmes. Or nous ne nous réduisons pas à ce que nous disons de nous-mêmes, ne serait-ce que parce que nous ne disons de nous-mêmes que ce dont nous avons conscience nous concernant… or de nombreux aspects de nous-mêmes nous restent inconscients. Un rêve ne se confond pas avec ce que l’on en raconte au réveil. On pourrait dire qu’il y a un inconscient du rêve. A tout le moins son sens, s’il en a un. Mais, un rêve a-t-il un sens ?

A l’appui de l’existence d’un « sens des rêves », on pourrait arguer du fait qu’il y a de tous temps eu des peuples et des personnes se servant de leurs rêves pour se guider et pour agir. Mais sans parler de « sens des rêves », il est indéniable que les rêves ont un effet : un rêve peut nous habiter pendant une journée, des mois, des années, et nous provoquer à le comprendre, à en tenir compte. On sait aussi que les rêves sont de puissants ressorts de la créativité (œuvres artistiques, découvertes scientifiques, inventions…). Donc rêver, ça peut servir.

Et pourtant, le rêve est un mystère

Tout d’abord, le rêve est un mystère parce que c’est une expérience individuelle. Chacun garde le mystère de ses rêves et ne les partage que s’il le veut. Ensuite le rêve est un mystère parce que, en général, on n’y comprend rien !

Mais en-deçà de ces évidences, le rêve est déjà un mystère en lui-même parce qu’on ne sait pas d’où il vient. Du dedans ou du dehors ? Si le rêve a fini par être perçu comme un phénomène interne au rêveur, il n’en a pas toujours été ainsi. Au Moyen Age par exemple, on croit que durant la nuit l’âme sort du corps et s’en va errer à l’aventure, aventure qui constitue la matière du « rêve » dont le rêveur se souviendra le lendemain. Aujourd’hui encore, le rêve n’est pas partout considéré comme une expérience interne.

Enfin si l’on cherche du côté des laboratoires, et pour résumer, selon la toute dernière et « nouvelle science des rêves », le rêve serait un simulateur d’évènements permettant de se préparer à affronter des situations à problème. Bref, en fait de nouvelle science des rêves, on en revient à l’adage « la nuit porte conseil »…

Le mot « rêver » en lui-même est un mystère

Le mot « rêver » a de multiples usages. La consultation du Littré et du Dictionnaire de l’Académie française montre que si rêver c’est faire des rêves ou des songes, c’est, ou cela a aussi été : désirer, déraisonner, projeter, être distrait, imaginer, méditer, penser, réfléchir… Par ailleurs, les origines du mot « rêver » sont difficiles à déterminer. Parmi les langues romanes on ne connaît jusqu’à présent le mot « rêver » que dans la langue française.

Du 12ème siècle au 17ème le sens du mot « rêver » ira du « délire des mots » au « trouble de la pensée » et au « radotage », de l’« errance physique » (vagabondage) à l’« errance psychique » (rêverie), de la « méditation » au « désir ardent » et enfin à l’« expérience nocturne de l’esprit ». Rêver, au sens d’avoir l’esprit occupé à des images pendant le sommeil, ne commencera à s’imposer qu’à la fin du 17ème siècle et c’est au 18ème siècle que le mot « rêve » désignera l’ensemble de l’expérience onirique : de la vision de nuit au souvenir que l’esprit en conserve et au récit que l’on peut en donner par la suite.

Du mystère du rêve au mystère du rêveur

Un mystère est moins quelque chose d’incompréhensible que quelque chose que l’on n’a jamais fini de comprendre. En ce sens, chaque rêve introduit le rêveur à son propre mystère. Du travail de ses rêves peut naître l’idée que s’il y a une partie de lui-même qu’il connaît comme étant son « moi », il en existe une autre qui est … « autre » justement, qui échappe largement à ce « moi », lui est inconnue et reste à découvrir.

Ce qui reste à découvrir peut toutefois faire peur. Certaines personnes se sentent coupables de leurs rêves… Mais nous ne sommes que traversés par nos rêves. Ils se font en nous et pourtant ne sont pas vraiment de nous. Nous ne sommes pas coupables de nos rêves : nous en sommes responsables. Que faisons-nous de nos rêves ? Comment les interprétons-nous ? Comment les assumons-nous ?

Il faut remarquer ici une asymétrie. C’est la journée qui connait le rêve. L’inverse n’est pas vrai : il n’y a pas de rêve ou le rêveur se souvient de ses journées et essaye de les comprendre. Le rêve peut être vu comme une mise en scène imagée d’un instantané de notre psychisme qui se rend accessible à la conscience nocturne. La compréhension du mystère que nous sommes en tenant compte de nos rêves (en les interprétant et en intégrant nos interprétations dans le tissus de nos vies) est le fait de la conscience diurne.

La façon dont nous vivons consciemment nos rêves semble être une mesure de notre relation à notre profondeur. C’est en tout cas ce que pourrait déjà confirmer l’histoire, si l’on veut prendre comme une confirmation le fait qu’au cours de l’histoire, le rêve a toujours été une porte d’accès aux mondes religieux… (à suivre dans le prochain billet…).

Partager