Le renouveau du chamanisme est une affaire de rêve !… Mais en dehors des récupérations de toutes sortes et des impasses superficielles de ce qui peut apparaître comme une mode, il reste que cet intérêt croissant pour le chamanisme a d’abord été amorcé par l’intérêt scientifique pour les effets des substances psychotropes et les états de conscience modifiée auxquels le chamanisme fait appel.

Carl Gustav Jung a vu dans le symbolisme chamanique une projection du processus d’individuation. Pour lui, le schéma de base du chamanisme ne dépend pas d’une culture, mais est l’expression d’un archétype. Et il voit la psychologie analytique comme héritière du chamanisme.

Un prochain article ira plus loin dans la comparaison entre psychologie analytique jungienne et chamanisme. Disons ici que comme en psychologie analytique, le chamanisme est étroitement lié, à sa manière, au travail avec les rêves.
Chaman et chamanisme
Dans l’approche chamanique, il existe un monde-autre, dont l’esprit ne serait que le prolongement, structurant de notre corps et du monde ordinaire. Le chaman est un spécialiste, reconnu comme tel par sa communauté, de ce monde-autre, dans lequel il sait voyager consciemment et dont il tire un savoir différent du savoir commun.

Selon Mircea Eliade, ce qui caractérise essentiellement le chaman serait sa capacité à utiliser des états modifiés de conscience permettant l’interaction avec le monde des esprits (le vol chamanique) au nom de la communauté. Le vol permet au chaman de contacter les forces spirituelles du monde-autre, d’y obtenir des informations… Il est souvent induit par une l’ingestion de plantes aux propriétés psychotropes (peyotl, champignons hallucinogènes, iboga, ayahuasca…) qui, dans les sociétés chamaniques, font partie intégrante de la vie sociale et religieuse.

La sélection du futur chaman s’effectue souvent par le biais d’une maladie chamanique qui le conduit par exemple à l’expérience d’un vécu de mort imminente face auquel il n’a d’autre alternative viable que l’acceptation intérieure pour que puisse avoir lieu la montée en lui d’énergies de vie insoupçonnées. Sa sélection peut aussi résulter d’un appel des esprits, via des images de rêves, des visions, souvent après la prise de substances dont l’esprit correspondant lui enseignera ce qu’il aura besoin de savoir dans sa pratique.

De cette plongée en profondeur dans son parcours de guérison, le chaman garde un contact avec le monde-autre, les esprits et des compétences qui lui permettront d’aider les autres, soigner les malades, accompagner les mourants et l’âme des morts … L’utilisation de substances psychoactives lui permettra de voir les inscriptions psychiques et somatiques des problématiques de ses patients qu’il pourra alors guérir « corps et âme ». La guérison laissera éventuellement ensuite la place à la révélation de savoirs en provenance du monde-autre dont le corps porte les empreintes.

Le chaman est un guérisseur, un psychopompe, un passeur dont la vocation lui vient du monde-autre. Il est le témoin d’une intelligence autre qui prend le vecteur de la nature, des plantes, des animaux… pour nous rejoindre, nous accompagner, nous soigner.

Le chaman et le monde du rêve

Dans le chamanisme, le rêve est vu comme une autre porte d’accès et de contact avec le monde-autre, une sorte de flot dont l’origine serait dans le monde-autre et l’aboutissement le monde ordinaire. Le rêve est une réalité déterminante intimement liée à la réalité et rêver est un art.

Le chaman apprend à agir sur la réalité en pénétrant le monde-autre par le moyen du rêve. C’est un rêveur lucide. Il utilise des techniques qui lui permettent de susciter des rêves spécifiques, favorables, et en éviter d’autres qui ne le sont pas. Il peut chercher à faire en sorte que certains rêves ne se produisent pas en coïncidence avec le réel, introduisant de cette façon un déphasage entre le rêve et la réalité etc…

Les récits de l’initiation de Carlos Castaneda par un sorcier Yaqui du Mexique constituent certainement la plus célèbre description (entre autre) de l’art chamanique du rêve. Pour don Juan, le sorcier-chaman qui initie Castaneda, visiter le monde-autre en pénétrant le rêve a pour but de se libérer de l’illusion selon laquelle notre monde serait l’unique réalité. Et l’utilisation de psychotropes permet de se débarrasser de ce qui s’enracine dans les perceptions à l’origine de cette illusion.

Durant son parcours initiatique, Castaneda apprendra ainsi à maîtriser ses rêves pour se déplacer hors de la cohésion de ses perceptions diurnes au moyen d’une forme silencieuse d’intention intérieure, un agir sans agir interne. Cette maîtrise lui donnera accès à des portes non ordinaires de la perception permettant un agir efficace dans le monde ordinaire comme dans le monde-autre. Les portes de l’attention, du passage d’un rêve à un autre, de la fusion du rêve et du quotidien. Et une porte qui donne accès au monde de l’intention d’un autre rêveur.

Quoi qu’il en soit de leur authenticité, les récits de Castaneda reprennent des thématiques que l’on retrouve dans toutes les traditions chamaniques concernant le rêve : il est possible de pénétrer le rêve de façon consciente et d’y développer une attention particulière au monde et à ce dont il est l’émergence ; cette attention efface progressivement la frontière entre ces mondes en apparences différents, ainsi que celle entre les psychismes qui semblent séparés entre les individus.

Chamanisme et rêve lucide

Il semble que ce qui se rapproche le plus du travail chamanique des rêves est ce que l’on appelle le rêve lucide qui se distingue par le fait que le rêveur a conscience d’être en train de rêver tout en dormant. Il existe de nombreux enseignements sur le rêve lucide, notamment en contexte bouddhiste tibétain où il existe un yoga du rêve.

Le rêve lucide est une compétence chamanique, parmi d’autres, qui permet au chaman d’avoir accès aux informations nécessaires à sa pratique, aux visions… et qui lui permet surtout de venir en aide à ceux qui lui en font la demande.

On peut voir une illustration du rêve lucide dans le film Inception, qui mêle tout à la fois théorie jungienne, mythologie et chamanisme. On y retrouve les différents thèmes du vol onirique chamanique : le rêve lucide partagé, les différents niveaux du rêver, la création de réalités dans le monde du rêve, l’intervention dans le rêve pour dévier le cours du monde ordinaire. Mais Inception est aussi un exemple du détournement qui se retrouve dans certaines dérives pseudo-chamaniques.

En effet, alors que les pouvoirs guérisseurs naturels du rêve sont rejetés comme illusoires par certains, ils semblent sérieusement faire rêver dès qu’ils sont représentés au cinéma comme étant l’apanage d’experts manipulateurs de l’esprit, en toute bonne foi et pour la bonne cause, bien entendu… Par ailleurs, la technologie présentée pour induire le rêve lucide remplace par exemple la prise des substances qui peuvent être utilisées par le chaman. Mais la différence est que le chaman tire de la nature ce qu’elle lui offre pour aller à la rencontre du monde-autre Et n’utilise pas une technologie qui lui permettrait de le pénétrer par effraction.

Le monde-autre, et donc la nature, est, dans le chamanisme, structurant du monde ordinaire. De sorte que les moyens naturels utilisés par le chaman sont comme une réponse à un appel du monde-autre via l’utilisation de ses inscriptions dans la nature. Dans le monde chamanique, c’est le monde-autre qui appelle, et le chaman qui répond. Ce n’est pas l’inverse. Inception ne fait en sorte que montrer l’erreur commune qu’entraîne la fascination du pouvoir.

Ceci dit, on se rappellera aussi que Carlos Castaneda insiste dans ces récits sur les pouvoirs que développe l’initiation chamanique. Le monde du chamanisme est aussi le mode d’un certain pouvoir. Et cela semble faire beaucoup rêver…

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