« Le Tao est la Voie par laquelle procèdent les dix mille choses »
Zhuangzi

Le Tao est le processus spontané à la source de toutes choses. Bien qu’il ne puisse pas être défini ou exprimé adéquatement par des mots, il peut être expérimenté. Et en faire l’expérience, c’est réaliser que nous ne sommes pas à part de ce processus mais que nous en sommes une manifestation. Le taoïsme n’est pas personnel. Pour Zhuangzi, l’homme de la Voie, le Saint, n’a pas de soi ; il est sans moi propre, et c’est par là même que son moi s’accomplit. De sorte que la Voie est la cessation de l’opposition-séparation entre soi et le monde.

Laozi fait remarquer que notre manière duelle de nous expérimenter dans le monde découle à la fois du langage et de l’intention. Nommer opère la découpe de notre réalité objective dans le réel, puis nos intentions limitent notre relation à la réalité (cf. Tao-Te-King – 1). En regard, il nous invite à lâcher la vision du monde en termes d’objets en faveur d’une vision en termes de processus de transformation où tout s’harmonise.

Plutôt que de réduire le réel à nos intentions, Laozi propose la réduction de soi dans l’agir, jusqu’à atteindre au sans-agir: « Qui s’instruit du Tao s’amenuise de jour en jour. De moins en moins jusqu’au non agir. » (Tao-Te-King – 48). L’agir intentionné est toujours celui d’un soi séparé ; l’agir sans agir advient sans le sens d’un soi agissant. Ce n’est plus l’agir d’un moi, c’est le Tao qui se manifeste en tant que soi. Et c’est pourquoi l’agir ne peut plus aller à l’encontre du déroulement naturel des choses : il en est la manifestation.

Si nos distinctions semblent nous permettre d’agripper ce à quoi nous tenons et rejeter ce que nous n’aimons pas, c’est un leurre car « Etre et Non-être s’engendrent » (Tao-Te-King – 2). Chaque terme d’une comparaison n’ayant de signification qu’en opposition à l’autre terme, nous sommes toujours consciemment ou non préoccupés par l’opposé de ce que nous visons.

C’est pourquoi, le sage taoïste s’occupe à la fois d’agir sans rien faire et d’enseigner sans paroles. A cet effet il fait retour au corps. C’est-à-dire que sans soi, ne se sentant plus séparé des autres, il en vient à réaliser le monde comme son propre corps. C’est pourquoi le monde lui échoie : « A celui qui estime le monde au prix de son propre corps. Le monde peut être confié » (Tao-Te-King – 13).

Taoïsme et psychothérapie

Sans penser à réduire le taoïsme aux quelques considérations qui précèdent, il est toutefois possible d’en tirer quelques indications pour une psychothérapie qui serait d’inspiration taoïste: inviter à une décentration de soi, à faire attention au langage, au corps, et ne pas chercher à provoquer le changement, mais à l’accueillir.

Se vider de soi

Nous ne sommes pas des choses ; nous ne pouvons pas refermer la main sur qui nous sommes, car notre histoire ne se limite pas à un ensemble de faits et est sans cesse changeante. Nous espérons généralement qu’explorer notre histoire nous aidera, mais cette exploration s’accompagne le plus souvent de théories, explications et justifications sur nous-mêmes qui nous éloignent de l’essentiel. L’expérience montre que la pleine conscience de nos expériences peut bien plus efficacement nous conduire au cœur des croyances qui les génèrent. Or, être pleinement conscient, c’est lâcher la volonté de résoudre les problèmes, et rester en position de témoin de ce qui arrive. Ce qui suppose de se vider de soi, de ses réactions habituelles, de ses jugements, de ses savoirs sur ce qui devrait ou non arriver… Dans cette optique, se vider de soi, c’est passer d’une centration sur soi à une centration sur la situation.

Faire attention aux mots

Nous ne nous réduisons pas plus à ce que les autres pensent ou disent de nous, qu’à qui nous pensons être. Si les mots permettent de créer du sens et de donner une expression à nos expériences… ils peuvent aussi nous perdre en nous séparant de l’expérience par la volonté d’y imposer un sens. Il importe d’apprendre à ne pas immédiatement mettre des mots sur ce que nous vivons, et de prendre le temps de le goûter en profondeur, jusqu’à ce que les mots en émergent spontanément.

Une psychothérapie taoïste est plus une thérapie de la situation que de la personne. C’est aussi une thérapie des idées que véhicule la situation. Or la situation, c’est ce qui est ; et c’est rarement ce que nous en disons ou ce qu’en disent les autres et les institutions. Non seulement nous sommes facilement piégés par nos facilités de langage, mais nous le sommes aussi par les idées reçues du milieu dans lequel nous vivons. Aussi convient-il d’être attentif aux mots, aux idées reçues qui occultent le plus souvent le sens réel de ce que nous vivons.

Faire attention au corps

La meilleure façon de faire attention aux mots, c’est de les faire passer par le crible du corps. Car la compréhension authentique est une expérience du sentir et non une explication. Il s’agit d’apprendre à faire retour à la sensorialité pour réellement sentir ce qui est senti… Jusqu’à ne plus faire qu’un avec ce qui est senti… à devenir sentir… et ne pas se réduire à ses seules pensées…

Selon le taoïsme, la vertu, l’efficace, c’est de s’oublier, ce qui peut paradoxalement nous permettre de nous accomplir. Apprendre à s’oublier dans les sens est une bonne indication pour ne plus être coupés de soi. Et c’est tout autant se connecter à soi-même qu’au monde alentour, car le corps est totalement relié au monde, de chacune de nos respirations jusqu’au plus profond de nos os. Faire attention au corps, c’est être attentif au monde.

Accueillir le changement

Alors que nous considérons le changement personnel comme le résultat de nos choix et de nos efforts, dans le taoïsme en contraste, le changement s’atteint en cessant d’agir, en cessant de s’efforcer de changer. Vouloir changer à force de volonté et d’effort ne provoque que l’épuisement et va à contre-courant de la Voie. Le changement est l’écoulement de cette Voie. Lorsque nous la suivons, il se produit de lui-même. Personne n’échappe à ce changement, pour peu qu’il garde son cœur ouvert.

Connaître le Constant c’est tout accueillir.
Tout accueillir, c’est avoir le cœur ouvert.
Tao-Te-King – 16

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