Si la psychothérapie est définie comme l’utilisation de moyens psychologiques en vue d’une guérison, alors elle est proche du bouddhisme, puisque le bouddhisme peut être défini comme une science de l’esprit qui vise la fin de la souffrance. Mais la psychothérapie peut aussi être définie comme un soin de la psyché. Or le mot psyché renvoie au sens ancien du mot âme, notion que le bouddhisme semble contester.

Dans l’approche bouddhiste de l’esprit, il n’est pas nécessaire d’expliquer la conscience en la référant à un soi conscient, il suffit de l’explorer. Toute l’expérience humaine est vue comme construite à partir de l’interaction des sens, des consciences correspondantes et de l’environnement, sans qu’il soit nécessaire de postuler l’existence d’un soi indépendant. Explorer la conscience, c’est juste explorer la construction intérieure de l’expérience.

Le bouddhisme constate que cette expérience est en constante évolution, mais que l’esprit use de stratégies qui entraînent des distorsions. Pour en stabiliser le flux, il introduit de la permanence via des visions, pensées, idées… fixes, qui sont ensuite projetées sur l’expérience, il le structure en unités séparées, et il y projette des qualités (bien, mal, beauté, laideur…) qui sont essentiellement des projections de ses propres constructions. Ces distorsions sont sources de souffrance. Un processus de guérison est nécessaire pour y mettre un terme.

Un processus de guérison en quatre étapes

Selon le bouddhisme, le processus de guérison comporte quatre étapes : identifier la souffrance, en déterminer les causes, voir comment il peut y être mis fin, et user des moyens appropriés à cet effet. La souffrance peut avoir des visages inattendus, et notamment des causes internes dues à une orientation erronée du désir. Toute chose à laquelle nous tenons aura une fin car toute chose est impermanente. Mais plus profondément encore, nous nous illusionnons sur nous-mêmes et refoulons l’intuition que notre sens de soi est totalement conditionné, ce qui entraîne que nul ne se sent jamais vraiment accompli, jamais vraiment soi.

Puis le bouddhisme identifie trois causes de la souffrance : l’avidité, l’aversion et l’ignorance. Nous nous attachons aux choses et aux êtres comme s’ils pouvaient nous combler totalement, nous procurer un sentiment de stabilité et de substantialité, et nous rejetons ou fuyons tout ce qui semble nous en éloigner. Mais l’attachement lui-même n’est qu’une conséquence de l’ignorance, à entendre comme l’effet des distorsions de l’esprit dont il a été question plus haut. Il peut donc être mis fin à la souffrance par une transformation de la personne qui éteint les feux de l’avidité, de l’aversion et de l’ignorance, et que le bouddhisme appelle éveil.

De la déconstruction de soi à la reconstruction du soi

Dans son premier enseignement, le Bouddha a enseigné à cet effet un sentier de guérison dont le but visé, la libération de la souffrance, est présenté comme résultant d’une sagesse qui permet de voir/vivre les choses telles qu’elles sont réellement. Ce sentier s’appuie sur une éthique de la parole, de l’action et des moyens d’existence, conçue comme une réorientation juste du désir vers le réel. Dans la même optique il favorise ensuite l’examen attentif des processus de la conscience et de ses contenus. Il culmine en une sagesse au cœur de laquelle se trouve la vision que le sens de soi est une pure construction mentale à laquelle il s’agit de mourir.

Eihei Dogen, maître zen japonais du début du 13ème siècle, résume cette sagesse de la façon suivante: « Etudier la voie du Bouddha, c’est s’étudier soi-même. S’étudier soi-même, c’est s’oublier soi-même. S’oublier soi-même, c’est être éveillé par toutes les existences. Etre éveillé par toutes les existences, c’est dépouiller son propre corps et son propre esprit comme le corps et l’esprit de l’autre. »

Le sens de soi peut être vu comme une construction mentale qui vit sa propre inconsistance refoulée comme un manque. A la peur de n’être rien, le bouddhisme donne la solution de devenir ce rien, de s’oublier, de perdre le sens d’un soi séparé en réalisant que nous ne sommes pas autres que le monde, perçu généralement de façon erronée comme extérieur.

Etre éveillé par toutes les existences correspond au retournement de l’esprit qui fuit son propre vide, en la liberté d’un esprit vide, inconditionné, n’étant lié à aucune détermination particulière. Ce qu’exprime ainsi un autre maître de la non-dualité « Quand je vois que je ne suis rien, c’est la sagesse. Quand je vois que je suis tout, c’est l’amour. Et entre les deux, ma vie s’écoule » (Nisargadatta Maharaj)

La déconstruction de soi permet ainsi, selon le bouddhisme, de répondre au sentiment de manque intérieur, par la mise en présence de quelque chose d’infiniment plus grand que le sens de soi limité. Il ne s’agit pas de se débarrasser de soi, puisqu’il n’y a pas de soi, ni de se débarrasser de la conscience de soi. Il s’agit de s’ouvrir à un sens de soi vécu à sa juste place, plus humain, en ouverture au monde comme à lui-même.

Une psychothérapie d’inspiration bouddhiste

Dans l’optique bouddhiste, la souffrance prend extérieurement appui sur une manière habituelle et inconsciente de répondre aux évènements et aux choses en termes d’attachement ou d’aversion. En conséquence, une psychothérapie d’inspiration bouddhiste oriente vers une pratique constante de l’examen de ce qui se déroule dans l’instant. Elle favorise l’observation de la façon dont l’esprit tente de fuir l’expérience ou de s’y accrocher, favorise le calme mental à travers le développement de la concentration, et l’observation pénétrante de l’esprit, une fois celui-ci pacifié.

Sur la base d’un état d’esprit à la fois paisible et alerte, elle oriente l’investigation du vécu vers trois caractéristiques de l’expérience : l’illusion de continuité construite sur l’impermanence, ce que cela entraîne en termes d’attachement ou d’aversion, et finalement en termes de séparations illusoires, conditionnées notamment par la langue, et socialement maintenues.

Ultimement, une psychothérapie bouddhiste favorise une déconstruction du sens de soi tel qu’il est habituellement vécu. Car nous éveiller de notre caractère construit conditionne une plus grande intimité et une meilleure participation à tous les aspects de l’expérience.  Elle accompagne donc jusqu’au développement d’un aperçu de l’éveil.

Cet aperçu ne doit pas être conçu comme le terme du chemin spirituel, mais comme son point de départ. On peut le voir comme le point ou psychothérapie et spiritualité se rejoignent. Le chemin spirituel est ensuite une pratique consistant à en incarner les conséquences dans tous les aspects d’une vie, jusqu’à la réalisation de l’éveil en totalité.

Autrement-dit la sagesse n’est réservée à personne, elle nécessite juste le désir de se libérer de la souffrance, ce qui est en principe le motif de démarrage de toute psychothérapie. Et selon le bouddhisme, lorsque l’orientation juste de ce désir apparaît  il est devenu celui de se libérer pour le bien-être et l’éveil de tous, ce qui signerait la fin du processus thérapeutique proprement dit.

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