Avec Jung, si l’inconscient est en partie une production du conscient, c’est une production en retour, car il convient plutôt de voir le conscient comme une émergence de l’inconscient. L’inconscient est à voir comme un processus autonome, un dynamisme intérieur qui opère une alchimie, et qui ne demande rien moins que tout l’homme pour s’accomplir. «Ma vie est l’histoire d’un inconscient qui a accompli sa propre réalisation.» dira Jung.

Selon Jung, l’inconscient ne s’arrête pas à l’inconscient personnel, mais trouve toute sa dimension dans l’inconscient collectif. L’inconscient personnel est d’une part constitué de contenus devenus inconscients par perte d’intensité, par simple oubli ou qui ont été réprimés, et d’autre part de contenus qui n’ont jamais eu une intensité suffisante pour parvenir à la conscience tout en pénétrant la psyché. L’inconscient collectif est défini comme la partie de la psyché qui n’est pas personnelle et dont les contenus n’ont ni été réprimés, oubliés ou acquis. Il se compose de formes préexistantes, les archétypes, qui deviennent conscients secondairement via des représentations archétypiques qui leur donnent une forme. Ainsi, l’inconscient collectif est une mémoire dans et de la psyché de l’humanité, fait de dynamismes qui déterminent en arrière-plan la vie de l’individu.

L’inconscient selon Jung n’est donc pas seulement conditionné par l’histoire, il est la source même de l’impulsion créatrice. De sorte que si l’ego est bien le centre de la conscience, l’inconscient est la source centrale de la psyché dans son ensemble : la conscience naît de la psyché inconsciente.

Processus d’individuation et religion

L’expérience vers laquelle tend toute la psychologie de Jung est tout autant religieuse que psychologique. Dans son esprit, approcher la spiritualité d’un point de vue psychologique peut permettre une appropriation des images et des doctrines religieuses à un niveau personnel, et l’expérience religieuse va de pair avec une réelle guérison psychologique.

Jung définit la religion comme l’attitude d’une conscience qui a été modifiée par l’expérience numineuse d’images produites par l’inconscient et qui ont depuis toujours été considérées comme images de Dieu. L’expérience religieuse est la rencontre avec l’imago dei dont le support est ce Jung appelle le Soi. De cette expérience se déduit un savoir qui ouvre sur un processus de transformation de l’individu qu’il nomme le processus d’individuation.

L’attitude religieuse issue de cette expérience suscite donc selon Jung une attention qui valide de manière expérimentale l’un des sens du mot religieux : « re-legere », « relire », observer avec une attention scrupuleuse. L’attitude religieuse consiste alors à accorder une attention scrupuleuse à ce qui nous arrive et faire confiance à un processus de transformation qui se présente d’abord comme naturel et qui révèle une portée spirituelle pouvant ouvrir sur la foi.

Le processus d’individuation est ainsi le processus religieux, au sens de Jung, par lequel l’inconscient se réalise, pour peu qu’on lui prête une attention respectueuse. Dans le même mouvement, l’individuation permet de devenir authentiquement soi-même. Autrement-dit, devenir authentiquement soi est un mouvement de déprise de soi au profit du Soi, l’archétype à l’origine du processus, au moyen d’une exploration de la dimension psychique.

Mais Jung dit n’avoir jamais eu la foi. Il n’a non plus jamais affirmé ni l’existence ni l’inexistence de Dieu. Le paradoxal qui apparaît alors chez lui et dans la démarche qu’il décrit, est qu’il s’agit de se dispenser de toutes les professions de foi tout en se rapprochant, par le biais de l’expérience, des enseignements traditionnels les plus universels.

Ceci-dit, le rapprochement dont il s’agit a plus à voir avec le processus qu’avec le fond de ces professions de foi. Il y aurait par exemple un total contre-sens à assimiler la position jungienne à une position chrétienne dans une forme psychologique, car par certains aspects elle s’y oppose en fait de façon radicale.

Critique de la religion selon Jung

Tel que Jung en parle, le processus d’individuation ne se provoque pas ; il s’accueille, s’observe en soi, et demande l’adhésion de celui qui l’observe pour parvenir à sa pleine réalisation. A mesure que le processus avance, l’individu entre paradoxalement en possession de soi par une déprise de soi. L’expérience du Soi, qui est en même temps à l’origine du processus, est une expérience imprévisible qui entraîne une transformation de la conscience de celui qui la vit. Cette transformation exige une forme de sacrifice du moi, car toute expérience du Soi représente une défaite de l’ego. Mais c’est une expérience qui produit en même temps un élargissement de la conscience et entraîne un renouvellement de la façon d’être en relation au monde, aux autres et à soi-même. Enfin c’est une expérience qui s’accompagne de phénomènes de synchronicité où la séparation sujet-objet s’effondre.

Pratiquement tous les éléments qui précèdent pourraient se retrouver dans la description d’une expérience chrétienne, même si sa description demanderait d’autres mots pour le dire. Tous les éléments… si ce n’est que le Soi est décrit comme une conjonction d’opposés.

Jung a bien vu que le développement spirituel chrétien est en relation le problème du mal. Mais du point de vue chrétien, il suffit de s’observer et d’observer le monde pour se rendre compte que nous ne savons pas résoudre ce problème. Aussi, Dieu n’est pas la réponse à notre désir de complétude : Dieu répond au problème du mal, de façon incompréhensible, dans un don de soi sans limite. Ce mystère est présenté comme ce qui invite à l’ouverture de soi-au-delà-de-soi, à travers la souffrance de l’incompréhensibilité assumée.

Rien sans doute n’est plus difficile que de s’abandonner à ce qui apparaît incompréhensible, comme dans notre véritable accomplissement. Jung en tout cas ne choisit pas cette solution. Au contraire, il pense Dieu comme conjonction réalisée du bien et du mal pouvant advenir au moyen de la réalisation du Soi au terme du processus d’individuation. Ce qui signifie que selon lui, la tâche de l’homme est d’aider Dieu à se trouver au-delà de ses propres contradictions internes. Le dépassement de l’opposition bien-mal revenant à accéder à un plus de conscience qui fait perdre à l’image de Dieu son incompréhensibilité.

Il ne s’agit donc ni plus ni moins que de comprendre Dieu. Ce qui est un déni de l’incompréhensibilité de Dieu, même si Jung, à la manière de maître Eckhart, prend la précaution de distinguer Dieu et la déité. Mais ne rien pouvoir dire de la déité, ce n’est pas encore accepter de s’abandonner à son incompréhensibilité… La foi chrétienne de son côté, permet au croyant de tomber dans l’incompréhensibilité de Dieu comme dans sa vraie réalisation.

Vers l’intégration de l’esprit et de la matière

Tout en regardant le point culminant du processus d’individuation comme une réconciliation des contraires dans la personne humaine, il est possible de voir dans cette réconciliation, non pas celle du bien et du mal, mais celle de l’esprit et de la matière. Interprétée de cette façon, la pensée de Jung pourrait se révéler bien plus proche d’une spiritualité de l’incarnation de Dieu, mais aussi de l’expérience de la non-dualité que l’on retrouve du côté des religions orientales.

En direction de cette expérience, dans Mysterium Conjonctionis, Jung évoque l’accès à l’unus mundus, le monde un des alchimistes, qui implique l’existence d’une âme du monde ou âme universelle, au fondement de l’inconscient collectif. L’unus mundus est l’endroit de la synthèse du conscient/spirituel et de l’inconscient/physique, la dernière étape de la conjonction des opposés, du point de vue du processus psychique de connaissance de soi.

Le concept de synchronicité sur lequel Jung a travaillé avec Pauli est lié à l’unus mundus. Une synchronicité dépend en effet de l’union de l’observateur et du phénomène observé via l’unus mundus. Elle est la rencontre d’une compréhension de quelque chose d’inconscient et d’un évènement extérieur qui vient confirmer cette compréhension via un effet de sens, qui n’est le plus souvent perceptible que par le sujet de cette compréhension. La rencontre de l’unus mundus renvoie ainsi à la notion d’une réalité unifiée sous-jacente de laquelle tout émerge et à laquelle tout retourne. Ce qui peut être compris de différente manière dans les différentes traditions.

En s’appuyant sur la manière de procéder de Jung, un travail en direction de l’intégration esprit/matière pourrait être opéré par une certaine manière de travailler les rêves, un travail non-duel des rêves. (… à suivre dans un article à venir : Rêves et non-dualité)

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