Pour Lacan, personne n’a un inconscient. Il n’y a pas un sujet conscient à réconcilier avec un sujet inconscient, mais il y a un sujet de l’inconscient, qui est le véritable sujet. Ce sujet est véritable par opposition au moi imaginaire qu’il se croit pourtant être à partir du stade du miroir. Et le modèle de ce moi sert de schéma organisateur de l’image de soi prise pour autrui, que Lacan appelle l’autre. Lacan distingue cet autre de l’Autre, qui n’est personne mais désigne l’ordre symbolique dans lequel le sujet se constitue. Or le sujet se constitue de façon continue dans le langage qui le précède. D’où la formule de Lacan : l’inconscient est le discours de l’Autre.

Inconscient et discours

Une autre manière de le dire est que l’inconscient selon Lacan est ce qui du sens se perd en ne passant pas dans le discours. Le langage entraîne ainsi une scission constitutive de la psyché, qui se repère dans le fait que nous savons rarement ce que nous disons. Du sens se perd, ne serait-ce que parce que nous ne savons pas vraiment ce que les autres entendent de notre discours.

L’inconscient selon Lacan rend donc compte de la division du sujet, mais ne renvoie pas à une réconciliation possible entre une part consciente et une part inconsciente comme chez Freud ou Jung. Il n’a rien de personnel ; personne n’a d’inconscient à soi… L’inconscient n’est pas un intérieur, il est plutôt un extérieur à ce que nous pensons dire. Il n’est pas à interpréter ; c’est lui qui, se disant à notre insu, s’interprète, produit des rêves, des lapsus, des symptômes, des répétitions… Il parle et s’adresse à l’Autre: il est langage.

La constitution du sujet dans le langage entraîne aussi un désir de complétude via la parole. Mais plus le sujet parle pour se saisir de sa complétude, plus celle-ci se dérobe, car son désir s’origine dans le fait même de parler. Dans l’analyse, l’analyste est supposé par le patient être en possession d’un savoir lui permettant de vérifier la véracité de son discours. Or ce qui se joue en coulisses est que le sujet de l’inconscient, qui est dit être le patient, s’adresse à l’Autre en position duquel est situé l’analyste. Mais si l’Autre est ce qui permet de parler, il ne permet pas la complétude via la parole. Aussi l’analyse consiste à affronter sa finitude et peut aboutir au renoncement à l’attente de cette complétude.

Lacan et la religion

Une autre solution à notre impossibilité d’atteindre à la complétude serait de s’en remettre à un être à même de nous sauver de cette division d’avec nous-mêmes. Pour le croyant, ce sera Dieu.

Lacan appelle cet être Nom-du-Père. Il le dit être impliqué dans le fait même de parler. La vie psychique se conçoit en effet en référence au langage, le lieu de l’Autre. C’est-à-dire que comme dans l’Evangile de Jean, « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu… » Si Lacan n’assimile pas explicitement l’Autre à Dieu, il dit toutefois dans son séminaire Encore que l’Autre « comme lieu de la vérité, est la seule place (…) que nous pouvons donner au terme de l’être divin, de Dieu pour l’appeler par son nom (…)».

Il y a par ailleurs une relation entre ce qui toujours du désir de complétude, dans le langage échappe, et Dieu. Lacan nomme ce manque objet a. Cet objet n’est pas désignable, nommable ; il est imprononçable, même s’il est désirable. Ce qui renvoie dans la Bible au désir du nom-de-Dieu par Moïse, désir qui se heurte à un Dieu qui ne peut être nommé, puisqu’Il donne de lui-même la définition suivante « Je suis ce que je suis »…

Le mystère de la trinité… analytique

Selon Lacan, le mystère de la Trinité reflète notre propre mystère. Dieu, comme le réel, ex-siste comme impossible. En ce sens qu’ex-sister, c’est être-hors. Or Dieu est irreprésentable, impensable, impossible à dire. Il est donc l’ex-sistence par excellence, le refoulé.

Dans la ligne du mystère trinitaire, Lacan en viendra à référer trois registres à la structure du psychisme. Les registres du Réel (R), du Symbolique (S) et de l’Imaginaire (I). Dans cette structure, l’Imaginaire médiatise le désir et désigne le rapport au corps, au sens, le Symbolique renvoie au langage, et le Réel est un effet du Symbolique en ce qu’il est la part qui échappe à la parole.

Ainsi, bien que le religieux habite les Ecritures comme sa propre vie, la structure de la Trinité correspond pour Lacan au nouage RSI interne, vers lequel le sujet tend sans jamais l’atteindre… à moins qu’il ne se prenne pour Dieu. D’un autre côté si le nœud se disloque, c’est la folie, l’envers de la mystique.

Du saint Homme au synthome

Enfin, selon Lacan, les trois registres RSI tiennent ensemble grâce à l’inscription d’un quatrième élément qui permettrait leur nouage, et qu’il appelle le sinthome. Il en vient à cette idée et cette désignation en supposant que l’écriture (l’Ecriture…) avait pu permettre ce nouage chez Joyce, lui évitant le déclenchement d’une psychose. Or Joyce avait une admiration pour saint Thomas d’Aquin, saint Thom… d’où le  sinthome (symptôme sans chute – la syllabe pto disparue renvoyant à la chute – ptoma).

Ainsi, Lacan affirme que la religion est un symptôme. Et il la formalise comme ce qui permet le nouage RSI en occupant la position d’un sinthome, mais d’un sinthome fourni par l’Autre. Dans cette optique, la cure analytique est exactement le contraire d’une religion, car elle vise un nouage par le sinthome. Elle invite à renoncer à l’attente d’une complétude du symbolique venant de l’Autre en conduisant le sujet à prendre acte de l’incomplétude de l’Autre. C’est-à-dire qu’elle vise à une parole qui tienne de la reconnaissance du réel comme manque à être.

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