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L’idée d’un inconscient semble avoir toujours existée. On la retrouve par exemple dans la manière dont les rêves ont de tous temps servi de moyen d’accès à un savoir non directement accessible à la conscience, ou encore dans les pratiques des chamans censés avoir accès à d’autres mondes. On remarquera aussi que ces pratiques s’intégraient dans le contexte social et souvent religieux, et qu’elles avaient une influence sur tout le groupe. Ce qui veut dire que l’accès à l’inconscient était vu comme une expérience à la fois individuelle et collective touchant à la sphère religieuse. C’est ce qui se retrouve de façon pour le moins très critique chez Freud.

Freud et l’inconscient

Pour Freud, l’inconscient est une réalité psychique produite par refoulement. Devient inconscient ce dont on se défend en le refoulant. Avec ce concept, Freud rompt avec la pensée dominante de son époque selon laquelle les phénomènes psychiques avaient une cause essentiellement organique. Et il fonde la psychanalyse comme méthode d’investigation des processus psychiques inconscients.

Ces processus se soutiennent de divers systèmes (conscient-préconscient-inconscient) ou instances (ça-moi-surmoi) en interrelation. L’inconscient y est défini comme constitué de représentants de pulsions innées et de pulsions refoulées, et séparé du conscient et du préconscient par une censure. Ce qu’il appelle le ça (instance pulsionnelle de la personnalité) est totalement inconscient, alors que le moi (siège de la personnalité) et le surmoi (interdits parentaux et exigences sociales) le sont en partie.

Selon Freud, nous ne sommes donc pas transparents à nous-mêmes. Et au libre arbitre se substitue un déterminisme psychique et des mécanismes inconscients qui peuvent entraîner des troubles psychologiques. Mais l’inconscient et ses mécanismes peuvent se déchiffrer. Notamment par l’analyse du transfert des affects du patient sur l’analyste. Analyse qui doit permettre de lui montrer que ce transfert est la reproduction d’une situation antérieure à l’origine du trouble, ce qui opère la transformation de l’inconscient en conscient, condition de sa guérison.

Freud et la religion dans ses œuvres

Cette analyse, Freud va l’étendre à la question de l’origine de la religion et du sentiment religieux dont il a toujours été préoccupé. En résumé, la religion est une névrose dont la cause se situe à l’origine de l’humanité comme de la vie de chacun.

Freud commence par dire, dans Psychologie de la vie quotidienne, que la religion est une projection, « une psychologie projetée dans le monde extérieur » selon ses termes.

Puis dans Totem et Tabou, à partir de réflexions sur les interdits du meurtre et de l’inceste, il émet une hypothèse sur l’origine du sentiment de culpabilité et de la constitution du lien social. S’inspirant des théories de Darwin, il envisage l’état primitif de l’humanité sur le modèle d’une horde où un mâle dominant est tué et mangé par ses enfants afin de récupérer sa force et ses prérogatives. Mais devenus rivaux (notamment au regard des femmes libérées) ils doivent s’allier pour pouvoir vivre ensemble. La constitution du lien social repose ainsi sur cette alliance des frères parricides et sur le sentiment de culpabilité concernant ce meurtre. Ils se repentent et cherchent à se réconcilier rituellement avec le père mort en échange de sa protection. Et selon Freud, le développement de la pensée religieuse serait une rationalisation du souvenir de cette faute, et la religion une expression de l’ambivalence à l’égard de ce père originaire.

Dans L’avenir d’une illusion, Freud considère que les idées religieuses sont certainement la plus importante valeur morale pour le maintien de la civilisation. Mais elles ne sont aussi que des illusions, qui d’une part réalisent des désirs basés sur le sentiment d’impuissance du petit enfant et son angoisse face aux dangers de l’existence, et qui d’autre part sont en rapport avec le meurtre puis la déification du père de la horde primitive. L’idée d’un Dieu protecteur des croyants aurait donc pour modèle le père protecteur de ses enfants. La religion est la névrose obsessionnelle universelle de l’humanité qui, comme la névrose de l’enfant, est donc appelée à disparaître.

Dans Malaise dans la culture Freud répond à Romain Rolland à propos de l’importance du sentiment océanique dans l’expérience religieuse. Pour Freud, l’origine de ce sentiment se situe dans l’expérience fusionnelle du nourrisson avec le monde qui l’entoure. Mais ce sentiment n’est qu’une source secondaire du besoin religieux qui s’origine d’abord dans la dépendance infantile et dans la nostalgie d’un père protecteur face aux dangers du monde. Freud ajoute que le but de l’existence qui consiste à être heureux est un programme irréalisable, et que seules la recherche de la jouissance et l’évitement de la souffrance sont possibles. Ce à quoi la religion serait un obstacle majeur.

Enfin, dans Moïse et le monothéisme, Freud tente de montrer à travers une reconstitution pour le moins ésotérique de la vie de Moïse, que celui-ci serait à l’origine du judaïsme monothéiste. Il aurait été tué, et à ce meurtre dissimulé jusque dans la Bible, aurait succédé un retour au culte de Yahvé, puis un retour à la religion de Moïse suite au repentir de ses meurtriers. En établissant un parallèle entre ce meurtre dissimulé et celui du père de la horde originaire, Freud tente de montrer que les phénomènes religieux sont équivalents à un retour du refoulé, comme la névrose de l’adulte est causée par un traumatisme oublié de l’enfance. Il comprend donc l’instauration du monothéisme dans le judaïsme, puis le christianisme, sur le modèle d’un retour du refoulé, du meurtre primitif.

La religion comme névrose, la solution psychanalytique

Freud établit donc un parallèle entre enfance de l’humanité et enfance des individus. La religion a une origine immédiate dans la prolongation à l’état adulte de désirs de l’enfance, et notamment d’un désir de protection par le père. Et une origine lointaine dans l’expression actuelle d’une ambivalence originaire des sentiments à son égard.

Croire consiste à refuser la séparation de l’enfance en demeurant dans la fusion. Mais comme ce désir s’oppose au désir d’individuation, toute croyance ne peut se vivre que dans une ambivalence entre attraction et répulsion, qui elle-même renvoie à une ambivalence se propageant de génération en génération depuis une origine meurtrière.

La religion est donc une projection consistant à se créer un Dieu par sublimation du père. Son noyau est un sentiment de culpabilité ; et elle est traversée d’ambivalence entre amour et haine. De même que le névrosé témoigne de la culpabilité d’une faute qu’il n’a pas commise, à travers la religion l’humanité n’en finit pas de s’accuser d’une faute avec laquelle elle n’a rien à voir. La religion est une illusion.

Mais pour Freud, que la religion soit une illusion ne veut toutefois pas dire qu’elle est fausse. Cela veut dire que la logique religieuse est une logique du désir et non une logique de vérité. Une logique qui repose sur l’affectif et la croyance qui ne peut être remise en cause, et qui maintient les individus dans l’infantile satisfaction de leurs besoins névrotiques. La religion fonctionne comme une névrose dont l’humanité doit guérir en assumant seule son destin. C’est ce qu’une psychanalyse devrait permettre, en remplaçant l’affectif par l’intellect, en faisant passage de Dieu à la Parole, c’est-à-dire en donnant accès au Verbe…

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