On pourrait réduire le mythe de Thésée, et surtout sa confrontation avec le Minotaure, à la description du chemin qui mène à la confrontation avec l’ombre (au sens jungien). Mais il donne de nombreux autres renseignements concernant le processus d’individuation.

Tout d’abord, Thésée a potentiellement deux pères, l’un humain, l’autre divin. En effet, Aethra, après son étreinte avec le roi Egée, s’unit au Dieu Poséidon. Puis elle met ensuite Thésée au monde. Il pourrait donc être le fils d’un homme mais aussi le fils d’un Dieu.

Ce n’est pas le seul mythe où un héros a deux pères : un père humain et un père divin. C’est peut-être une manière de dire que nous avons tous un côté humain, et un côté divin… si nous y consentons.

Dans les mythes, il n’est pas rare qu’un fils ait à surmonter une épreuve pour recevoir l’héritage de son père. Or, un homme sait via la parole de sa compagne qu’il est le géniteur de ses enfants… mais en est-il le père ? Autrement dit peut-il lui transmettre quelque chose de son masculin ? Ou bien ce fils a-t-il pour ‘père’ quelque chose qui monte des profondeurs de l’inconscient (ici, le ‘dieu’ Poséidon) ? Les deux sans doute, car ce qu’il recevra de son père sera teinté de ses propres projections archétypales sur celui-ci. Ce dont il lui faudra se défaire.

Aussi lorsqu’Egée part pour Athènes, il dit à Aethra qu’il a déposé ses insignes royaux, une épée et des sandales d’or, sous une grande pierre. Il ajoute que lorsque Thésée aura seize ans, elle devra l’amener à cette pierre. S’il se montre alors capable de la soulever et de recouvrer l’épée et les sandales, il aura montré qu’Egée est son père et il pourra alors venir le retrouver à Athènes.

Après avoir passé l’épreuve facilement, Thésée a compris son identité royale et part vers Athènes pour rencontrer son père. Mais au lieu de prendre la voie la plus sûre par la mer, il choisit de suivre une voie connue pour être peuplée de criminels car il rêve d’accomplir des exploits héroïques. Il rencontrera cinq criminels qu’il vaincra.

Le mythe renvoie aussi aux épreuves qui se trouvent sur le chemin de l’individuation. Et sur ce chemin, Thésée va d’abord devoir surmonter des épreuves dans lesquelles il rencontre différents aspects négatifs grossiers de l’inconscient qu’il lui faut surmonter.

Il rencontre un premier criminel en arrivant à Epidaure, Périphétès, fils de Poséidon ou d’Héphaïstos et d’Anticlée (qui est aussi la mère d’Ulysse), qui vole et frappe à mort les voyageurs avec sa massue. Thésée le bat à mort avec la massue dont il s’est saisi et qu’il garde.

Avec Périphétès Thésée apprend qu’au niveau conscient comme au niveau inconscient, on est traité comme on se comporte. Et Périphétès meurt du moyen qu’il utilisait pour tuer. Mais inversement, il faut parfois savoir calquer son comportement sur ce qui monte de l’inconscient pour pouvoir avancer…C’est ce que fait Thésée.

Le second criminel que Thésée rencontre sur l’isthme de Corinthe est Sinis, « le courbeur de pin », qui se sert de deux pins pliés pour envoyer le voyageur à la mort en lui demandant de l’aider à les maintenir et en lâchant les pins dès que le voyageur à les mains dessus. Thésée fait de même avec Sinis en le liant à ses pins.

Avec Sinis il apprend qu’il arrive que l’on puisse se sentir écartelé entre des forces opposées, même si le but poursuivi est la ‘conjonction des opposés’. Cela peut nous entraîner à une discipline excessive. Or nos tendances naturelles ne peuvent être retenues que peu de temps, après quoi un choc en retour est à craindre.

Le troisième criminel qu’il rencontre est Sciron, assis sur un haut rocher où il forçait les passants à lui laver ses pieds. Une fois qu’ils étaient agenouillés, il les faisait tomber dans la mer où une tortue géante les dévorait. Thésée fera semblant de se soumettre et se saisira de ses jambes pour lui faire connaître le même sort.

Sciron se sert des tendances individuelles à l’obéissance servile des voyageurs pour les détruire. Avec lui, Thésée apprend donc que sur le chemin de l’individuation, il faut se garder de la fausse humilité.

Le quatrième criminel qu’il rencontre est le roi arcadien d’Eleusis, Cercyon, qui obligeait les voyageurs à lutter avec lui et les mettait à mort dans le combat. Thésée prend le dessus sur lui en utilisant des stratégies de la lutte qu’il a inventées. C’est-à-dire qu’il le bat par une application consciente de son habileté et de son inventivité.

Avec Cercyon, Thésée apprend qu’il est dangereux de tomber aux mains de l’inconscient : il faut plutôt utiliser les principes de la conscience pour rencontrer l’inconscient et ne surtout pas essayer de le rencontrer sur son propre terrain, au risque de nous faire étouffer par sa pression.

Le cinquième et dernier criminel qu’il rencontre est Procuste qui recevait les voyageurs dans son auberge et leur coupait les pieds ou les étirait pour les mettre à la dimension du lit en fer sur lequel il les obligeait à s’allonger. Personne ne mesurait la juste dimension, car il avait deux lits, un petit qu’il réservait aux grands, et un grand qu’il réservait aux petits… Thésée le tuera, de la même façon.

Procuste met les voyageurs dans une position où ils ne pourront dans tous les cas jamais ‘avoir la bonne taille’ puis les ‘taille’ à celle qu’il juge la bonne. Son attitude est calculatrice, rigide et ne tient pas compte de la réalité. Procuste est devenu le symbole du conformisme et de l’uniformisation. Thésée apprend que sur le chemin de l’individuation, il faut tenir compte de la réalité.

Cinq rencontres et cinq compréhensions donc : sur le chemin de l’individuation…            

– il faut savoir faire sien ce qui monte de l’inconscient,

– mais vouloir en faire trop conduira à coup sûr à la ‘mort’ de notre implication,

– toutefois, il faut aussi se garder de la fausse humilité,

– il ne faut pas lâcher les principes de la conscience, mais s’en servir pour rencontrer l’inconscient,

– et enfin, il faut tenir compte de la réalité.

(la suite dans le prochain billet…)

Partager