« « La croissance de la personnalité se fait à partir de l’inconscient ».
C.G.Jung, « Les Racines de la Conscience »

Jung nait le 26 juillet 1875 au bord du lac de Constance à Kesswil en Suisse. Son père est pasteur luthérien et du côté de sa mère il compte d’éminents ancêtres médecins. Sa mère est par ailleurs passionnée d’occultisme. Ceci entrainera chez lui un double attrait pour la théologie et la médecine et il entreprendra des études de psychiatrie achevées avec une thèse sur «La psychopathologie des phénomènes dits occultes» en 1902.

Il travaille alors au Burghölzli, la clinique psychiatrique de l’université de Zurich. Il découvre les travaux de Freud avec qui il se lie d’amitié durant sept ans jusqu’à leur rupture après la parution de Métamorphoses et symboles de la libido en 1912 ou Jung, dans un chapitre sur « Le sacrifice » expose notamment ses conceptions de l’inceste et du concept de libido qui l’éloignent de Freud. Il sait par avance que ce chapitre sur « Le sacrifice » représente son propre sacrifice.

Effectivement, la parution de ce livre et ses conceptions de l’inceste et de la libido lui coûteront l’amitié de Freud. Par ailleurs il abandonne son poste à l’université. Jung se retrouve totalement seul. Il s’est installé à la même époque à Küsnacht, près de Zurich. C’est la qu’à la recherche d’une orientation il plonge dans l’épreuve de sa confrontation avec l’inconscient qui durera de 1913 à 1918. Lorsqu’il en ressort, un équilibre fait de communication entre sa conscience et l’inconscient s’est réalisé. Cette réalisation lui offre la matière de toute son œuvre à venir.

Pour Jung la rencontre de la psyché est avant tout une expérience, la sienne et celle de ses patients. Et toute son œuvre est marquée par une dialectique entre son constat de l’expression spontanée d’une fonction religieuse dans l’inconscient et ce qu’il peut en dire en tant que psychologue. Il faut toutefois comprendre que lorsqu’il utilise le mot « religion », il le fait au sens premier du mot latin religere qui est de « prendre en considération, avec conscience et attention » le « numineux », et non au sens du religare traditionnel qui renvoie à une manière de se relier au divin.

« Numineux » est un terme forgé par Rudolph Otto dans son livre « Le Sacré ». Il correspond à l’expression du sacré qui saisit l’individu et produit un effet paradoxal de fascination d’un côté et de terreur de l’autre. En d’autres termes, le numineux est l’expérience de la conjonction des opposés que sont l’attraction et la répulsion face à l’irruption du sacré dans la vie. Or expérience ne veut pas dire croyance : ce qui intéresse Jung est l’expérience numineuse et personnelle du divin, de Dieu, et non la croyance en Dieu.

Lorsque Jung emploi le mot « Dieu », il n’affirme donc pas l’existence d’un Dieu transcendant mais il se réfère au « tout autre » qui échappe à toute saisie, dont les hommes ont le sentiment de dépendre et qu’ils désignent en se servant de ce mot. Jung pour sa part constate l’expression de ce « tout autre » sous forme d’image dans sa propre psyché et celle de ses patients, et il comprend l’effet numineux possible provoquée par cette image comme la manifestation d’un archétype qui préfigure la totalité. Il qualifie cette « image de Dieu » de symbole du Soi.

Ce que Jung nomme « archétypes » sont des dynamiques de l’inconscient qui paraissent douées d’intentionnalité, des structures inconscientes qui déterminent des possibilités d’action. L’essence d’un archétype n’est donc pas susceptible de conscience mais chaque archétype peut se représenter sous des formes variées appelées images archétypiques. On retrouve des images archétypiques dans les rêves, les visions et les mythes par exemple.

Tout archétype porte en lui une puissante charge émotionnelle, que Jung nomme « numen » et qui, dit-il, « met le sujet dans un état de saisissement » mais qui est susceptible d’être contenu et intégrée. L’expérience d’un archétype est ainsi numineuse et dans un premier temps la psyché projette le numen de l’archétype sur des formes réelles. Telle personne projettera son ombre sur telle autre, un homme projettera son anima sur sa compagne etc…

Enfin un archétype est de nature psychoïde, c’est-à-dire qu’il relève aussi bien de l’esprit que de la matière et qu’il se révèle à l’occasion de situations et d’images au caractère numineux. Lorsqu’il se révèle l’occasion d’une situation extérieure, le contenu psychique et l’évènement extérieur se trouvent en une correspondance d’apparence acausale que Jung désigne du nom de synchronicité. L’apparition de synchronicités marque souvent l’entrée dans une phase approfondie du travail thérapeutique.

L’« image de Dieu » que Jung qualifie de symbole du Soi est l’archétype de la totalité qui régit le mouvement des archétypes personnelle que sont l’ombre, la persona, l’anima et l’animus. La numinosité de l’archétype du Soi incite donc à réaliser la totalité. Or cette réalisation implique que le moi se coordonne à la volonté totalisante du Soi puisque la totalité inclut aussi l’inconscient, et ne peut donc pas être uniquement consciente. Ceci veut dire que l’expérience transformante du Soi est en même temps vécue par le moi comme une « défaite ».

Ainsi l’approche de la totalité est un état numineux fait de fascination et d’effroi : le « moi » est à la fois fasciné et attiré par l’expérience de la totalité et dans le même temps ressent l’effroi de la perte de sa position centrale. Cette approche, Jung la nomme processus d’individuation. Ce processus a la forme d’un destin s’il reste inconscient, et d’une tâche qui consiste en la réponse du moi à l’exigence interne d’advenir du Soi lorsqu’il devient conscient. Une partie importante de cette tâche consistera en un retrait des projections par la psyché du numen archétypique. Son résultat est une transformation de l’homme faite de considération et d’adhésion à l’ordre et au sens profond de la vie qui le traverse.

Vue en ce sens, la psychologie analytique de Jung est une voie « religieuse » au sens de relegere donné plus haut qui est de « prendre en considération, avec conscience et attention » le « numineux ». Or cette prise en considération peut être vue comme une relecture continuée de l’expérience de sa propre vie en spirale pour mieux y adhérer. Cette manière, qui correspond aussi à la manière de Jung de revisiter constamment ses propres écrits, est peut-être ce qui lui a fait dire que « Lorsqu’on parvient à se souvenir de soi-même (…) on commence à s’individuer » (C.G.Jung, Psychologie du Yoga de la Kundalini) (voir le billet Relecture).

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