L’imagination active décrite par Jung offre à qui la pratique, par une maturation intensifiée et accélérée de sa personnalité, la possibilité de réaliser sa propre nature en dehors de toute contrainte et d’assumer totalement la responsabilité de sa propre manière d’être.

Elle permet l’expression de ce que Jung a nommé la fonction transcendante en référence « à une fonction mathématique du même nom et qui est une fonction des nombres imaginaires et réels » (C.G.Jung – L’Ame et le Soi – p. 151). Cette fonction s’exprime par la faculté de métamorphose de l’âme lors de la confrontation des contenus de la conscience et de l’inconscient.

La Fonction Transcendante

Pour satisfaire ses fonctions d’orientation et d’adaptation, la conscience à tendance à inhiber tout les éléments qui lui paraissent non adéquats et à les rejeter vers l’inconscient. L’inconscient de son côté semble posséder un seuil d’intensité retenant tous les éléments qui n’ont pas encore l’énergie nécessaire pour dépasser ce seuil. Avec le temps, l’attitude unilatérale consciente peut provoquer un conflit intrapsychique. Il en résulte une perte d’énergie du conscient au profit des éléments inconscients. Les éléments inconscients atteignant le seuil d’intensité requis font alors irruption dans les rêves par exemple, ou dans la réalité « extérieure » en provoquant des évènements, symptômes et/ou dysfonctionnements plus ou moins importants.

Ce moment d’émergence correspond à la première partie de la fonction transcendante qui permet aux contenus inconscients d’apparaitre à la conscience.

Le rôle de la fonction transcendante est toutefois de permettre le dépassement des blocages dont l’individu ne parvient pas à sortir en évitant ces irruptions destructrices et en l’aidant à construire une nouvelle façon de vivre. Plutôt que de s’appuyer sur la seule attitude consciente extérieure, elle tend à permettre une adaptation et une orientation intérieure entre les opposés conscients et inconscients, réconciliés par un dépassement.

La seconde partie de la fonction transcendante est ce moment de confrontation entre les contenus émergés de l’inconscient et la conscience, et dépend de l’attitude que la conscience adopte à leur rencontre… ou… à leur encontre.

Il existe différentes possibilités pour obtenir de l’inconscient des informations qui pourront être entendues puis intégrées. La voie du rêve et de son interprétation en est une. L’imagination active en est une autre qui la complète et qui a pour avantage de ne pas dépendre du rappel des productions nocturnes, mais aussi et surtout, de permettre à l’analysé de recouvrer son indépendance face à son analyste et de continuer son analyse seul.

L’Imagination Active

L’imagination active est le vecteur par excellence de ce que Jung appelle le processus d’individuation, qui est une approche progressive de la réalisation complète du Soi. Autrement dit, elle vise l’éveil, la réalisation de ce que l’on est par nature, et qui n’est pas toujours en accord avec ce que l’on souhaiterait être. Elle reprend à son compte, en les déployant, les deux parties de la fonction transcendante.

Ce qui médiatise la première partie de la fonction transcendante dans l’imagination active correspond au « gelassenheit » de Maître Eckart. Le « Lassen » de « gelassenheit » ne veut pas dire « laisser » au sens d’abandonner, mais plutôt « laisser être », c’est-à-dire renoncer à s’approprier. Il s’agit donc d’agir… sans agir, de laisser arriver, advenir dans le psychisme, d’observer ce qui s’y développe, s’y image. Ne pas chercher à s’approprier, ne pas chercher à se servir de ce qui émerge.

Dans la seconde partie la conscience entre « activement » en jeu par la considération qu’elle apporte aux images qui se présentent. Considérer, c’est ici donner de la place à ce qui n’avait pas de place dans la conscience, à ce qui était caché, rejeté, inconvenant, souffrant… Donner de la considération c’est aussi s’engager, réagir à ce qui se présente, accepter une confrontation authentique et transformante.

L’imagination active se différencie des autres techniques ou formes de méditation de par sa liberté absolue par rapport à toute forme de programme préétabli et à toute intervention d’un tiers. Aucun thème n’y est proposé et elle se pratique seul. Le point de départ dépend de ce qui indique une émergence de l’inconscient : une humeur, une image de rêve, une pensée obsédante… Toute tentative qui ne répondrait pas à un mouvement de l’inconscient n’aboutirait qu’à un renforcement de l’égo. Le seul guide est le ressenti, l’émotion, et tout ce qui fera écho à une décision possible à chaque pas de l’exercice.

L’imagination active peut se diviser en cinq étapes :

  1. Établir le calme en soi sans se laisser dériver sur le flux ininterrompu des pensées qui s’écoulent. Pour se faciliter la tâche, chacun trouvera la méthode qui lui conviendra. Cela pourra être par exemple de s’assoir tranquillement sur un coussin et d’effectuer quelques respirations conscientes. A chacun de trouver ce qui pourra l’aider lors de cette étape qui ne sera pas facile. Ceux qui pratiquent l’assise zen apprécieront !
  2. Se concentrer sur l’humeur, l’image de rêve, ce qui aura été pris comme point de départ et « laisser advenir » les images, sons, ou quoi que ce soit qui émerge de l’inconscient. Il faudra éviter de se figer par excès de concentration, de laisser les images se succéder trop rapidement, de chercher une solution, de faire des interprétations, de se laisser aller à des associations… Il faudra aussi vaincre les résistances « il ne se passe rien », « les images sont stupides », « il n’en sortira rien » etc. : laisser advenir est un art ou la matière première parait méprisable et est facilement rejetée.
  3. Donner une forme à ce qui émerge (écrire, peindre, sculpter, danser, faire « parler » certaines parties de son corps ou de sa psyché). Une simple visualisation pourra toutefois suffire à certains. La encore, le mieux est… ce qui conviendra à chacun. On pourra commencer cette mise en forme en s’aidant d’un petit rituel. Dans tous les cas l’intention est de laisser prendre corps à ce qui a été isolé du réel, de manière à le percevoir comme un évènement interne mais réel et qui peut à ce titre être rejoint au sein d’un dialogue.
  4. S’engager, c’est-à-dire se rendre présent et se confronter au point de vue éthique et moral avec ce qui est produit. Entrer en dialogue avec les images, les personnages, tout ce qui apparait, et y réagir comme dans la réalité quotidienne. Le plus souvent un conflit ou une situation sans issue apparaîtra. Il s’agira alors de durer jusqu’à ce qu’une solution, en général paradoxale, évidente et pourtant surprenante, émerge de l’inconscient.
  5. Rédiger le protocole de l’imagination : ce qui s’est passé et ce qu’on à compris. Puis appliquer dans la vie quotidienne ce qui a été appris au cours de l’imagination active. De même que la voie des rêves peut consister à « réaliser ses rêves », il s’agit ici de réaliser ce que l’on imagine. C’est-à-dire de le voir, de prendre conscience que c’est soi et donc de le prendre à son compte et lui trouver une place dans la réalité concrète de sa vie.

Avertissement important

L’imagination active peut être une méthode dangereuse déconseillée à toute personne n’ayant pas suffisamment élaborée une communication avec les contenus inconscients de la psyche au cours d’une analyse. Les contenus à haute charge énergétique qui émergent de l’inconscient peuvent submerger la conscience jusqu’à un épisode psychotique. Des symptômes d’ordre somatique sont possibles.

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