Les sept transformations-opérations

Il est habituel de distinguer en quatre phases (nigredo, albedo, citinitas et rubedo) les procédures chimiques qui devaient transformer la matière première en Pierre des Philosophes. Toutefois, une autre description les décrit au moyen d’opérations. On présente ci-après succinctement les sept transformations-opérations majeures et leur parallèle psychologique.

Calcinatio – Brûler les fausses identifications

L’élément de la calcinatio est le Feu. La calcinatio consistait à réduire par le feu la substance travaillée jusqu’à ce qu’elle soit réduite en une cendre ou une fine poudre blanche. C’est pourquoi le feu de la calcinatio était dit être un feu qui blanchit. Ce feu s’applique à tout ce qui, mêlé d’ombre, consume sous forme de désir, de jalousie, de passion, de colère… La calcinatio opère un processus d’assèchement des fausses identifications aux énergies de la psyché qui apparaissent au cours du processus, et qui sont immédiatement exprimées comme autant de revendications propres à l’ego. Elle immunise face aux affects, et la tranquillité qu’elle installe permet peu à peu de trouver sa juste place en regard de la place centrale du Soi. Le contrôle de soi qui accompagne ce mouvement devient une habitude, une Pierre, et permet en conséquence au feu de la conscience de devenir créateur.

Solutio – Dissoudre les rigidités

Par la solutio qui a pour élément l’Eau, la matière était liquéfiée jusqu’à son origine indifférenciée. Cette liquéfaction devait permettre l’émergence d’une forme nouvelle. La solutio dissout les aspects de la personnalité qui bloquent le processus d’individuation. Son danger est qu’elle peut amorcer une régression vers l’inconscient. L’amour et la luxure par exemple sont dits être deux de ses agents. Or si l’éros peut adoucir certains problèmes, la luxure peut entraîner une fragmentation de soi. De même, ce qui a un caractère englobant la favorise. Mais si un point de vue élargi permet de dissoudre certains problèmes, il peut aussi les rendre inconscients.

Enfin, un autre des agents de la solutio était la Lune, considérée comme source de la rosée. La rosée correspond à la récupération des sentiments prisonniers de l’intellect. Une telle récupération peut permettre de résoudre certains problèmes d’ordre psychologiques, à condition de ne pas s’y noyer. La solutio est alors un passage de la Mer Rouge, forme liquide de la Pierre, eau baptismale qui relie au Soi et dissout ce qui n’y est pas ordonné.

Coagulatio – Incarner la relation au Soi

La coagulatio renvoie à la réalisation, la concrétisation, l’incarnation de contenus inconscients. Son élément est la Terre. Selon certains textes alchimiques, il s’agissait de coaguler du vif-argent avec de la magnésie, du plomb ou du soufre. Ce qui peut correspondre à la connexion du Soi avec la réalité ordinaire (la magnésie, minerai brut), les limitations de la personnalité (le plomb), et le désir (le soufre).

Mise en lien avec la chute de l’âme la coagulatio implique l’intégration de l’ombre, de ce qui dévie de Soi. Mais associée à la Lune (principe féminin de relation selon Jung) elle implique la relation au Soi via son influence dans les archétypes parentaux, les images de rêves etc… Son symbole majeur est l’incarnation du Logos, le Christ. Et vue sous cet angle, l’Eucharistie signifie alors l’incarnation de la relation de l’ego au Soi, le symbolisme de la coagulatio devenant celui de l’individuation.

Sublimatio – Réaliser le Soi

L’air est l’élément de la sublimatio, qui était un processus d’élévation portant une substance à une forme élevée, plus spirituelle. Il était ainsi censé la rendre plus parfaite. Au sens freudien, la sublimation est la capacité d’échanger un but à l’origine sexuel contre un autre, qui n’est plus sexuel, mais psychiquement apparenté avec le premier. Tout au contraire, la sublimatio, ne se limite pas au plan sexuel. Elle est la capacité de donner place à un état psychique sans s’identifier avec lui. Elle a pour agent la raison qui permet de devenir spectateur en reflet de soi, de se dissocier. Aussi, son danger est que si la capacité de mise à distance de soi par dissociation peut être source de conscience de soi, elle peut aussi être cause de maladie mentale.

Les textes alchimiques parlent de deux sublimatio. La petite sublimatio, toujours suivie d’une descente, correspond à l’état de quelqu’un qui n’est plus enraciné, et qui nécessite une « remise des pieds sur terre ». La grande sublimatio correspond à la réalisation de la totalité de Soi et est le produit psychologique du processus d’individuation.

Circulatio – Un processus circulaire

La circulatio n’est pas à proprement parler une opération alchimique. Elle est un aspect du processus qui résulte des mouvements alternés de coagulatio et de sublimatio. On la trouve représentée dans l’imagerie alchimique par un oiseau qui monte alors qu’un autre descend. Le premier représente le passage du temporel à l’éternel, le second représente un contenu archétypal qui se personnalise. Elle correspond à la sensation de l’aspect répétitif du travail au cours du processus d’individuation.

Avec le temps, on finit par avoir l’impression que l’on repasse sans cesse en boucle sur les mêmes aspects contradictoires de soi-même. Puis graduellement, cette répétition entraîne l’apparition d’une sensation de suspension entre les opposés, expérimentée comme l’apparition d’un point central dont ces opposés constituent les deux faces. Et finalement, ce point de conjonction des opposés est expérimenté comme point de connexion entre la psyché personnelle et la psyché archétypale.

Mortificatio et Putrefactio – Voir le processus pour y naître

Mortificatio et putrefactio renvoient à la mort, la pénitence, l’ascétisme, la pourriture, le démembrement, la mutilation, à la noirceur, et finalement au meurtre d’une personnification de la materia prima. Les images associées renvoient à la nécessité de la mort à un égo-centrage. Par exemple, celles du sacrifice de l’enfant et des semailles de l’or renvoient à la nécessité de mourir à l’attrait de certaines prises de conscience pour accéder à sa totalité. Celles du dialogue avec une tête de mort et de la décapitation, à l’apparition de réflexions sur la mort, la vie et l’éternité… qui ne doivent pas se transformer en cogitations excessives…

Le meurtre renvoie à la Passion. Il s’agit d’accepter de voir que c’est le Soi qui est torturé, meurt et est re-suscité dans les expériences d’échecs imposées par la vie. L’expérience acceptée de la noirceur entraîne la constellation de son contraire dans l’inconscient, la blancheur… la Passion n’est entière qu’avec la Résurrection.

Separatio – Se différencier pour être Soi

La materia prima, faite de composants indifférenciés, était soumise à separatio. Psychologiquement, l’opération correspond aux différentiations sujet-objet, soi-autre, symbolique-concret… qui ouvrent l’espace de la conscience entre les opposés. On ne devient conscient qu’à la hauteur de sa propre capacité à les contenir et les endurer.

Elle peut aussi correspondre à une différenciation des quatre fonctions que sont la pensée, l’intuition, le sentiment et la sensation. Elle peut devenir destructive, par exemple lors d’une analyse se transformant en une interminable dissection de soi. Où encore être source de conflit, par exemple lorsque l’influence du Soi tranche dans une attitude fusionnelle. Et elle intervient finalement dans tout processus de séparation ou sont mises à l’épreuve les identifications à l’autre qui intégraient par projection la relation inconsciente de l’ego au Soi. Ce qui peut conduire, dans le meilleur des cas, à une croissance de la relation au Soi.

Coniunctio – De la mort à l’amour

Une fois que les complexes inconscients, posés comme opposés, ont été purifiés de leur contamination de l’un par l’autre par separatio, ils peuvent être réconciliés dans la coniunctio, qui est le but final de l’Œuvre. On distingue une petite coniunctio et une grande coniunctio. Mais en pratique, l’expérience de la coniunctio mêle toujours ces deux aspects.

La petite coniunctio

Elle opère l’union de substances qui n’ont pas été complètement discriminées. Elle produit une mixture contaminée qui sera sujette à d’autres procédures. On la trouve imagée par un personnage estropié ou des images de fragmentation qui montrent sa dangerosité. Car qui veut trop rapidement embrasser l’inconscient est menacé de destruction. Ceci-dit, la coniunctio conduit sans cesse à l’expérience de la mort. Et ceci, jusqu’à ce que l’ego cesse de s’identifier avec les contenus qui émergent de l’inconscient, et que ces contenus aient été transformés en conscience du processus. Conscience qui a la saveur douce-amère du désir frustré mêlé de compréhension.

La grande coniunctio

La grande conjunctio est le but final de l’Œuvre. C’est l’obtention de la Pierre Philosophale, expression qui renvoie à l’union des opposés entre l’amour de la sagesse et la réalité matérielle. Le Soi libère en unifiant et réconciliant les opposés en un point qui permet de les expérimenter conjointement. L’ego de son côté porte la responsabilité de provoquer cette union en contenant les opposés jusqu’à en être crucifié.

Beaucoup d’images médiévales représentent la Crucifixion comme la coniunctio, mais elle est aussi représentée comme l’union du Soleil et de Lune. Ainsi, l’amour se retrouve à la croisée de la souffrance et de la joie, dans une sagesse au-delà de tout savoir. De sorte que tout ce qui a relation à l’amour appartient à la phénoménologie de la coniunctio. L’amour, qui semble à la fois cause et effet de lui-même, comme le Soi est à la fois l’origine et le terme du processus d’individuation.

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