Ce qui motive le plus souvent une demande de psychothérapie est le désir d’être libéré d’une souffrance, quelle qu’en soit l’origine. Et très souvent aussi cette libération arrive sans que l’on sache exactement ce qui l’a produite. Mais un temps plus ou moins long de relation thérapeutique aura été nécessaire, accompagnée de prises de conscience intégrées dans la vie quotidienne et autant que possible d’une vraie rencontre de soi.

Parallèlement, le bouddhisme Ch’an comporte deux thèmes centraux entrelacés, celui de la libération de la souffrance, et celui de la réalisation de sa propre nature, l’Eveil, réputé soudain ou progressif selon les écoles. La libération de la souffrance est l’habileté à exister comme expression de l’Eveil. Dans tous les cas on ne sait pas ce qui produit l’Eveil, et même l’Eveil soudain n’intervient qu’après une plus ou moins longue période d’étude et de pratique de la méditation. Enfin l’Eveil est un évènement ponctuel qui demande une pratique de son intégration dans la vie quotidienne.

Du côté de la thérapie comme du côté du Ch’an sont donc présents les thèmes de la libération de la souffrance, de la vraie rencontre de soi, de la non connaissance de ce qui produit l’effet recherché et de l’intégration dans la vie quotidienne. Ce parallèle permet de penser qu’il est possible de s’inspirer des étapes décrites vers l’Eveil pour réfléchir sur les étapes et la finalité d’une psychothérapie (nous nous limiterons ici aux théories de Carl Gustav Jung du côté « thérapie »).

Les étapes vers l’Eveil ont souvent été représentées comme le processus de domestication d’un animal sauvage. Ainsi en est-il des dix tableaux et poèmes de maître Kakuan, un maître Ch’an chinois du 12ème siècle, qui mettent en scène un enfant et un taureau. L’enfant représente l’homme à la recherche de la réalisation de sa propre nature et le taureau représente son vrai Soi. Les dix tableaux-poèmes illustrent les étapes de la réalisation de la vraie nature de l’homme.

Pour préciser ce qui est entendu par « la réalisation de sa propre nature » il faut savoir que du point de vue du Ch’an, ce qui est appelé communément le soi est une illusion, il n’existe pas, c’est une construction mentale. Et c’est en partie cela qu’il s’agit de voir : la méditation Ch’an est l’apprentissage de l’oubli de soi (et non de la disparition des pensées…). Toutefois si la doctrine du soi comme illusion est une doctrine qui dit ce que le soi n’est pas, elle ne dit pas qu’il n’y a pas de soi. Elle dit que le vrai soi n’est pas le moi ou « soi-ego » identifié avec les facteurs empiriques de la personnalité.

Parallèlement, dans une psychothérapie d’inspiration jungienne, le conscient est vu comme une émergence de l’inconscient. Le moi (ou soi-ego) qui est le centre du champ de conscience n’a donc pas son fondement en lui-même mais dans un ailleurs qui lui échappe. Il est distinct du Soi qui est un archétype dont la numinosité incite à la réalisation de la totalité conscient-inconscient. S’il répond à cette incitation, cela implique qu’il se coordonne à la volonté totalisante du Soi puisque la totalité inclut aussi l’inconscient et ne peut donc pas être uniquement consciente. Ce qui veut dire que l’expérience transformante du Soi sera en même temps vécue par le moi comme une « défaite ».

Le mot « défaite » peut renvoyer au sens d’une perte, mais aussi par glissement sémantique à l’idée d’une déconstruction. Cette déconstruction correspond avant tout à la libération de l’identification de ce que l’on nommera provisoirement « l’observateur » (initialement projeté sur le thérapeute) et du complexe « moi » et ses contenus conflictuels. Ce qui peut faire écho au fait que du point de vue du Ch’an la libération de la souffrance implique un Eveil qui, réalisant l’illusion du soi-ego, met fin du même coup au mécanisme de sa construction.

Pour approfondir cette réflexion, nous utiliserons dans les billets à venir le recueil des dix tableaux et poèmes de maître Kakuan mentionné plus haut, en faisant un parallèle entre les étapes vers l’Eveil qu’elles représentent et celles du processus d’une psychothérapie jungienne.

 

Il est important de noter que ces dix étapes sont plutôt à regarder comme inscrits dans un cercle que comme décrivant une ascension, ce qui est peut-être suggéré dans les dix tableaux par le fait qu’ils ont en commun un cercle. De même suggèrent-ils peut-être que c’est « l’enfant » ou l’esprit de débutant en nous qui est à même de nous conduire vers la réalisation de la présence de ce cercle, notre vrai Soi, déjà présent et pourtant non encore réalisé.

Du point de vue du Ch’an, les étapes se résument ainsi :

  1. Un enfant seul dans la nature. Il est perdu, il s’est perdu. Il cherche, se cherche. Perplexe… Les choses ne sont peut-être pas simplement ce qu’elles paraissent être. La méditation commence,
  2. L’enfant à trouvé la trace du taureau. Quel que soit la manière, le sens de la recherche apparaît, il existe un vrai Soi. La méditation s’approfondit,
  3. L’enfant entrevoit le taureau. Soudain, ce qui est cherché est vu… fugitivement. C’est l’expérience initiale d’éveil au Soi. Juste une ouverture, une incitation à y regarder de plus près,
  4. L’enfant attrape le taureau qui n’est pas très maniable. Une lutte s’engage. L’habitude d’un monde fait de séparations se lâche difficilement. Qu’est-ce qui résiste ? Qui résiste ? Doute !
  5. L’enfant en vient à vivre en paix avec le taureau. Le sérieux de la pratique finit par entraîner un apaisement de la tension, de la simplicité apparaît.
  6. L’enfant chevauche le taureau jusqu’à chez lui. Les oppositions disparaissent une à une, bien/mal, gain/perte… en reste t’il, l’enfant et le taureau, le taureau et l’enfant ?
  7. L’enfant est assis chez lui et il médite. De retour chez lui, il s’abandonne à – et dans – la pratique et ne pense plus à chercher autre chose,
  8. Juste un cercle vide. Le corps et l’esprit abandonné, tout concept a disparu et tout est vécu sans retour sur soi. Il n’y a plus ni sujet ni objet de conceptualisation… plus d’Eveil recherché,
  9. La nature réapparait. Les choses, maintenant, sont simplement ce qu’elles sont,
  10. L’enfant est à nouveau la, joyeux, sur la place d’un marché. Quoi qu’il advienne le quotidien est expérimenté habilement dans la joie.

… les stades de l’éveil sont une ronde de l’éducation à la joie …

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