La Voie est vaste, généreuse. Ni facile, ni difficile.

Inutile de courir après soi, il n’y a aucun obstacle pour être soi-même. Les obstacles naissent uniquement du fait que nous cherchons sans cesse à être ce que nous ne sommes pas. Etre soi n’est pas un objectif, c’est réaliser ce que nous sommes sans le voir, s’inventer comme un trésor.

Ce n’est ni facile ni difficile. « Facile » et « difficile » sont des catégories conceptuelles plaquées sur nos expériences. Mais en dehors de nos jugements, il n’y a que des situations. Et chaque situation est ce qu’elle est, de même que nous sommes ce que nous sommes. A chaque instant.

Mais ceux qui ont des vues limitées sont craintifs et irrésolus.

Nous réaliser dans le déploiement d’un processus de simple présence à ce que nous rencontrons n’est pas un objectif à atteindre. Qui a un objectif peut parfois douter de l’atteindre ou demeurer irrésolu quant à la voie à suivre. Etre soi n’est pas un objectif mais une pratique sans limite.

Ce que propose le Ch’an, c’est de vivre sans limitation, en atteignant à la non-dualité de toute chose, expérimentée comme notre nature propre. L’ouverture à cette conscience non-duelle est un étonnement : celui de se retrouver où nous savons parfaitement que nous avons toujours été, bien que cela soit totalement nouveau.

Plus ils se hâtent, plus ils vont lentement, et s’attachent sans limite

Il ne sert à rien de vouloir rapidement atteindre cette réalisation. Plus nous sommes pressés de devenir ce que nous sommes, plus nous affirmons que nous ne le sommes pas. C’est plutôt une question de patience ; celle de nous perdre complètement en nous-mêmes.

La hâte par peur de ne pas en avoir le temps signe l’attache du « moi » à l’idée de s’ »éveiller ». Mais nous n’aurons jamais le temps de cet éveil, parce que nous sommes le temps de cet éveil. Il n’y a en fait rien à quoi s’attacher, à attraper, précisément parce qu’il n’y rien de séparé.

Laissez juste les choses suivre leur chemin, et il n’y aura plus d’allée ni de venue.

Il y a juste à accompagner les choses de notre présence dans le chemin de leur déploiement. Ne rien chercher à changer, et ne pas chercher à les contrôler. Rester à l’aise avec ce qui apparaît, puis disparaît, sans y surimposer nos désirs et nos peurs.

De même, plus nous tentons de contrôler notre esprit, et plus il s’éparpille, va et vient dans des pensées de contrôle. Notre esprit se teinte de nos pensées. Mais ne pas nous réduire à nos pensées, peut nous faire rejoindre l’espace ouvert, immobile, où les pensées vont et viennent.

Obéissez à la nature des choses, votre propre nature, et vous irez libre et sans trouble

Selon le Ch’an, notre vraie nature n’est pas séparée des choses, c’est la nature de toute chose. Le sujet séparé est une illusion qui cherche à se fonder sans cesse en se donnant des assurances extérieures d’exister. Et la racine de nos peurs se trouve dans l’intuition non reconnue de ce manque de fondement.

Obéir à la nature des choses, c’est lâcher nos identités construites et nos fausses assurances. Ne plus programmer la préservation de cette illusion. Il n’est alors plus utile de chercher à maîtriser quoi que ce soit. Libres de nous-mêmes, il n’y a plus personne à sauvegarder, et plus personne pour être troublé.

Lorsque la pensée est enchaînée la vérité est cachée, tout est obscur et trouble, et le fait de juger sans cesse n’apporte que contrariété et lassitude.

La pensée enchaînée est une pensée abstraite faite d’un réseau de constructions verbales qui nous donnent l’illusion de dire la vérité, et qui implique un contrôle constant du monde pour qu’il coïncide avec cette vérité. Mais la vérité est du côté du réel indicible, et ne se laisse pas enfermer dans la grammaire et la syntaxe de nos énoncés.

Cette pensée s’enracine dans le flux constant des idées qui nous traversent et prolifèrent jusqu’à tout rendre obscur et nous rendre confus. A l’opposé, la pensée libre est une pensée qui libère, née de la déconstruction de tous nos points de vue et de la vision de l’interdépendance de toutes choses.

Juger contrarie et fatigue l’esprit. A quoi bon distinctions et séparations ?

Tant que nous restons attachés à quoi que ce soit, nous passons à côté de la nature des choses. Se fatiguer en courant avidement après elle et en repoussant tout ce qui nous semble nous en éloigner est une poursuite sans fin qui ne mène qu’à une alternance de joies éphémères et de contrariétés.

Il s’agit d’accueillir sans fin ce qui se présente sans y ajouter le bavardage intérieur qui distingue et sépare, en voulant que les choses soient d’une certaine manière et pas d’une autre. La joie qui demeure naît de ce que la nature des choses, de l’esprit, notre nature, se réalise elle-même.

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