En l’absence de pensées discriminantes, le vieil esprit cesse d’exister

La pensée discriminative sépare le monde en termes d’objets d’attraction ou de répulsion. Ce que nous appelons ordinairement l’esprit est pour l’essentiel fait de telles pensées, de sorte qu’en première approche, l’absence de pensées discriminantes revient à un état dénué d’esprit. C’est-à-dire un état libéré de l’attachement aux mouvements habituels de la pensée.

Mais opposer discrimination et vue directe, ou les choses telles qu’elles sont et telles qu’elles apparaissent, donne jour à une autre dualité. Aussi, plus fondamentalement, dans le Ch’an, l’état dénué d’esprit est l’état où, dans un effacement du discours, on est passé de l’intelligence des choses à la présence active aux choses. C’est-à-dire de la méditation du monde à sa contemplation, en cessant de le recouvrir de catégories duelles, que ce soit même en termes d’éveil ou d’illusion. Le vieil esprit cesse alors d’exister.

Lorsque les objets de pensée disparaissent, le sujet pensant disparaît ; lorsque l’esprit disparaît, les objets disparaissent

Il n’y a d’objet de conscience que dans un monde scindé entre objet de conscience et sujet conscient. Or si en tournant mon regard vers l’intérieur j’essaye de répondre à la question « qui suis-je ? », je trouve des pensées, des ressentis, des impressions… mais je ne trouve pas de sujet explicitement désignable. Je me découvre comme « rien ». Et me découvrant comme « rien », je suis désigné par tout ce qu’auparavant j’appelais « objet de conscience » : je suis « tout » cela qui se présente en conscience.

S’il n’y a pas de sujet conscient, il n’y a pas d’objet de conscience. S’il n’y a pas d’objet de conscience, il n’y a pas de sujet conscient distinct de ces objets. Si le monde n’est pas regardé à travers une grille dualisante d’attachements et de répulsions, il n’y a plus la création d’objets susceptibles d’être attrapés ou rejetés par un sujet. Il n’y a plus de séparation sujet-objet, il n’y a plus de dualité entre soi et le monde. La non-dualité est la réalisation d’une conscience qui se reconnaît sans limite.

Les choses sont des objets du fait du sujet-esprit ; l’esprit-sujet est tel du fait des choses-objets

Nous créons les « objets » en déclarant que l’expérience que nous faisons de la conscience correspond à des objets qui nous sont extérieurs. Dans le même mouvement nous faisons de nous-mêmes un objet de conscience qui se pose comme un sujet en opposition aux « objets » perçus. Mais ce sujet est par conséquent aussi séparé du point de perception en tant qu’objet de conscience. De sorte qu’en nous nous séparant de ce que nous percevons, nous nous séparons de nous-mêmes.

Cette séparation entre sujet et objet (et donc entre corps et esprit) est comme un jeu de langage plaquée sur une expérience. Il n’y a pas de preuve de l’existence d’un esprit qui ne soit pas juste la conscience de ce qui est. Il n’y a pas non plus de preuve de l’existence d’objets en dehors d’une expérience de conscience. Notre état naturel, dénué d’esprit, précède à la fois toute construction linguistique et tout rapport de sujet à objet.

Comprendre la relativité du sujet et de l’objet, c’est réaliser leur unité dans la vacuité

Tout objet de pensée est en totale dépendance du sujet qui le perçoit. De même que tout état d’esprit ou toute pensée. Cette relation de dépendance du sujet et de l’objet nie toute possibilité de validation de l’existence de l’un par l’autre. Chacun est vide d’existence indépendante. L’un n’existe pas sans l’autre. La différence de l’objet et du sujet se ramène à leur identité dans la vacuité.

Mais que rien n’existe en soi ne veut pas dire que rien n’existe. C’est même pratiquement le contraire ; cela veut dire que toute limitation est une illusion, de même que toute solitude. Dès lors que nous cessons de nous identifier à un soi, nous sommes tout ce qui atteste notre présence. S’éveiller du rêve de la séparation n’est pas le but du chemin, c’est la condition du partage. La non-dualité, c’est la communication mutuelle de soi, c’est-à-dire que c’est un des noms de l’amour.

Dans la vacuité « sujet » et « objet » ne sont pas distinguables, et chacun contient le monde entier

Dès lors qu’est reconnue la mutuelle dépendance de l’esprit et de ses contenus, il devient impossible de dessiner une ligne qui les sépare. Une fois leur identité dans la vacuité reconnue, ils ne peuvent plus être distingués. Mais ce n’est pas l’atteinte d’un vide ; la vacuité n’est pas un vide, elle est au contraire ce qui contient tout. Puisque rien n’a d’existence de par soi-même, tout est en interdépendance de toutes choses : chaque chose contient le monde entier.

Avant d’être manifestés comme sujets ou objets, sujets et objets sont indistincts. Mais cette indistinction ne se perçoit qu’à travers cette manifestation. Le manifesté contient le non manifesté. Le fini contient l’infini. La non-dualité n’est ni le sujet ni l’objet d’une expérience, ce n’est pas non plus la disparition de ce qui se manifeste comme sujet ou comme objet ; c’est l’unité du sujet et de l’objet. Lorsque cette affirmation est réalisée, tout devient de façon vivante la rencontre de soi par soi. La non-dualité est la réalisation d’une conscience qui se reconnaît sans limite.

Si vous ne faites pas de discrimination entre grossier et subtil, comment resterait-il des préjugés ?

La distinction sujet¬-objet est la racine de notre addiction aux préférences, à l’attirance ou à l’aversion… C’est pourquoi il importe de ne pas faire de la réflexion sur cette distinction une simple investigation intellectuelle, mais la base d’un changement de comportement. Lorsque toutes les tendances à la discrimination cessent, les habituels schémas de pensées faits d’opinions et de préjugés cessent eux aussi et laissent place à une équanimité naturelle.

Chercher à ne plus discriminer compulsivement entraîne un certain nombre de changements. Par exemple cesser de nous comparer, que ce soit aux autres ou à nous-mêmes, c’est-à-dire à cesser de nous évaluer sans cesse. Ou encore, cesser de nous remémorer ou ruminer le passé ou de penser avec inquiétude ou espoir au futur, au lieu d’être simplement présent. Il s’agit en fin de compte de ne pas faire de « fixation » sur nous-mêmes, d’accepter de nous oublier et de nous retrouver, de disparaître et de réapparaître neuf, à chaque instant. D’accepter l’alternance de la dualité et du non-duel jusqu’à la réalisation du fond de l’être de toutes choses.

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