Les modifications qui semblent se produire dans la vacuité du monde ne sont qualifiées de réelles qu’en raison de notre ignorance.

On explique la vacuité en disant en quelque sorte que ce qui constitue le monde des phénomènes et les changements que nous observons, qu’ils soient externes ou internes, n’ont pas d’existence en eux-mêmes, mais n’existent qu’en un réseau de relations de dépendances : ils sont vides « d’être en soi ».

Mais c’est une vacuité « dans les mots » qui n’est peut-être qu’un symptôme de notre ignorance. Nous ne voyons généralement pas la vacuité des choses en raison de l’illusion de vérité produite par la réification continue des catégories par lesquels nous les désignons. Or nous ne pouvons jamais dire l’essence des choses, mais bien plutôt la façon dont notre conscience s’apparaît à leur occasion. Aussi, parler plus justement de la vacuité serait de favoriser un retournement du regard qui n’ajoute rien à ce qui est perçu…

Il ne s’agit pas de se mettre en quête du vrai. Mais plutôt de cesser de chérir les opinions.

Se mettre en quête du vrai, c’est renforcer le sens d’un sujet séparé des objets qu’il connaît. Selon les enseignements du Ch’an, la réalisation directe de la nature des choses est un dissolvant pour l’illusion de cette séparation. Il devient alors radicalement impossible de chérir « ses » opinions.

Notre éducation et notre langage nous conditionnent à croire à une vérité de ce que nous percevons, là, « au dehors ». Mais en fait nous ne sommes réellement en relation qu’avec nos perceptions. Nos relations aux choses, c’est d’abord notre intimité. Plutôt que de nous agripper à nos opinions sur le changement continuel du flux de la vie, nous pouvons nous positionner à l’endroit où ce qui regarde, le regard et le flux deviennent une seule et même expérience.

Ne demeure pas dans les vues dualistes. Évite soigneusement de les rechercher.

Ici, la dualité de soi, des autres et du monde est vue comme la division à la base de toutes nos souffrances. Aussi convient-il de cultiver une vigilance constante, soigneuse, à l’égard de toutes nos pensées : Que disent-elles ? Où nous arrêtent-elles ? Où nous entraînent-elles ?

Il ne s’agit pas de ne plus penser, mais de n’entretenir aucune pensée qui attire et entretient dans la dualité ; qui sépare de l’infini mouvement de la vie. Lorsque les pensées duelles disparaissent, le soi séparé disparaît. Et lorsque le soi séparé disparaît, il ne reste plus que ce qui est qui devient présence à ce qui est.

S’il subsiste ne serait-ce qu’une trace de vrai ou de faux, l’essence de l’esprit est perdue dans la confusion.

L’essence même de l’esprit, c’est l’équanimité. La liberté vis-à-vis de tout attachement, aversion ou indifférence. Et l’équanimité selon cette vue n’est pas quelque chose qui s’obtient, mais qui se rejoint. Il n’y a rien que nous ayons à faire pour être ce que nous sommes déjà. Rien d’autre que la pratique continue de la présence à ce que nous vivons.

C’est-à-dire qu’il y a juste à être silencieux. La foi en l’esprit naît de l’expérience vivante de ce silence que les mots et les catégories du langage ont tendance à recouvrir de bruit. Lâcher cette tendance, c’est rejoindre le silence où tous les points de vue disparaissent.

Bien que toutes les dualités viennent de l’un, ne t’attache pas même à cet un.

« Toutes les dualités proviennent de l’un ». S’il y a « un », s’il y a une origine, alors il y a une suite. Et s’il y a une suite, elle est différente de l’origine, il y a « deux ». Aussi, le poème nous enjoint à ne pas nous attacher à cet « un ». Autrement dit, explorer les racines de la multiplicité à la recherche d’une source à laquelle nous pourrions attacher notre moi comme s’il en émanait est une erreur.

Nous pouvons entendre ici Maître Eckhart dire «je prie Dieu qu’il me libère de Dieu ». Le poème nous éloigne d’une vue où nous serions un vide issu d’un plein. La source est elle-même vacuité. Car tout ce qui pourrait nous donner un fondement, ne serait-ce que dans les mots, serait une entrave à la radicale transformation de l’éveil.

Quand l’esprit unifié est libre du trouble, rien au monde n’est une offense.

L’esprit unifié, c’est l’esprit qui n’est plus ancré dans les méandres des attractions et des répulsions. Le trouble, c’est ce qui peut monter de l’attachement à cette position de l’esprit qui n’est plus affecté par la succession des états d’âme. Aussi lorsque l’esprit est unifié, il ne reste plus qu’à lâcher cet esprit lui-même.

L’offense, c’est tout obstacle sur lequel l’ego bute, lorsqu’il s’enracine dans le sentiment de sa centralité. L’état dénué d’esprit, c’est le Ch’an, l’état où ni le monde ni l’esprit ne peuvent plus s’offenser l’un l’autre parce qu’ils ne peuvent plus « buter » l’un sur l’autre. Ce qui ne veut pas dire que les souffrances du monde ne sont plus perçues, mais qu’elles le sont depuis un endroit où une réponse non réactive, juste, adaptée, peut apparaître.

Ce qui n’offense plus cesse d’exister de l’ancienne façon.

Une fois déconditionné l’esprit conditionné, nous ne sommes plus dans la réactivité sans fin du « j’aime », « je n’aime pas ». Nos opinions sur les choses ne nous font plus souffrir. Mais la fin de la réactivité n’est pas le but recherché. Le but recherché est plutôt l’entrée dans une nouvelle façon d’exister. Il ne s’agit pas de devenir passif, mais d’être actif avec le monde plutôt que dans une réactivité au monde. L’attention aux choses n’a rien à voir avec une mise à distance des choses, mais bien plus avec un « prendre soin des choses ».

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