Ceux qui ne vivent pas de l’origine échouent dans l’activité comme dans la passivité, dans l’affirmation comme dans la négation.

Vivre de l’origine, c’est ne pas vouloir une chose plus qu’une autre, mais vouloir cela seulement qui nous conduit davantage à vivre à partir de notre centre, du Soi. Ce qui suppose de sortir de toute attitude réactive qui nous lie à ce à quoi nous réagissons. Cela suppose aussi de nous rendre indifférent.

Se rendre indifférent, ce n’est pas s’établir dans un état qui regarderait de loin les choses, mais c’est entrer dans un processus consistant à se rendre libre de toute idée préconçue sur soi-même, sur le monde et sur les choses, afin d’entrer dans une libre préférence.

Vivre de l’origine, c’est s’établir au centre où nous ne désirons pas plus la pauvreté que la richesse, la maladie que la santé, le matériel que le spirituel… laissant la toutes nos vues conceptuelles et nous rendant ainsi libre pour l’expérience du moment et ce qui émerge de Soi.

Nier la réalité des choses ou affirmer la vacuité des choses, c’est passer à côté du réel des choses.

« Une fleur » n’existe pas, il n’y a que la vision d’une fleur. Mais dès que nous catégorisons comme « fleur » ce que nous voyons et que nous défendons ce point de vue, nous nous rendons prisonniers des processus de pensée qui permettent d’y adhérer ou de le rejeter.

La réalité est ce à quoi nous avons accès, à savoir le discours sur la fleur : « c’est une fleur ». Le réel par contre est indicible. Le phénomène existe bien, mais en tant qu’il est ce qui est perçu en conscience, il n’est pas réel, il est déjà du domaine de la réalité. Ainsi, nier la réalité des choses, c’est passer à côté du fait qu’on en parle, et s’attacher au vide des phénomènes c’est s’interdire l’accès au réel.

Seule la vision de la fleur est réelle, mais ce réel disparaît derrière la réalité de l’affirmation « je vois une fleur ». Nier la réalité de « la fleur » ou affirmer sa vacuité, c’est passer à côté du réel de la fleur. Ainsi, forme et vide sont « un ». C’est pourquoi fuir la forme ou affirmer sa vacuité, c’est dans tous les cas se tromper de direction. Il s’agit d’abandonner tous nos « j’affirme », « je nie », « j’affirme et je nie », « ni je n’affirme ni je ne nie »… le réel est essentiellement silencieux.

Plus nous en parlons, plus nous y pensons, plus nous nous éloignons de la vérité.

Les paroles et les pensées ne peuvent pas toucher la vérité, car la vérité est du côté du réel. La vérité est plutôt de l’ordre du positionnement intérieur que de ce qu’en disent les mots ou les pensées. C’est toute la différence qu’il y a entre parler d’une fleur, penser ou avoir des sentiments en la regardant, et simplement rester en sa présence.

Les mots nous font échapper au réel. Le Tao qui peut s’énoncer n’est pas le Tao. Dès que nous en parlons ou y pensons, il n’est plus là. Ou plutôt, c’est nous qui sommes ailleurs. La vérité ne se laisse pas atteindre, elle est présente dans notre propre présence. Aussi suffit-il de nous arrêter et de tourner notre regard vers l’intérieur. Le chemin de Soi n’est pas fait de paroles et de pensées qui toujours nous laissent en chemin.

Cesse de parler et de penser et rien n’échappe à la connaissance.

Cesser de parler, de penser, de nous identifier aux mots, à toutes ces pensées de passage. Ne pas les laisser nous enfermer. Entrer dans le repos, la paix, l’immobilité de l’esprit, peut ouvrir à une profonde et intuitive lucidité d’esprit.

On retrouve cela tout autant chez saint Jean de la Croix que chez Castaneda ou dans le zen. Pour Jean de la Croix dans La Nuit Obscure, c’est un « esprit accoisé » (= apaisé) qui permet le voyage au terme duquel l’âme « donne Dieu à Dieu même en Dieu ». Castaneda apprend de son maître que dans l’apprentissage du « voir », le sorcier doit d’abord apprendre à stopper le monde, et pour se faire aller jusqu’à s’effacer lui-même. Quant à la pratique du zen, c’est aussi l’art d’effacer ses traces.

Il s’agit dans tous les cas de stopper le bavardage intérieur, de déconstruire tout ce que ce bavardage nous a fait construire, tout ce dans quoi nous nous sommes égarés. Alors, rien de ce que nous sommes n’échappe à notre connaissance. Au-delà du langage, nous nous connaissons à la mesure où nous nous oublions.

Retourner à la racine c’est toucher le sens, mais poursuivre les apparences c’est manquer la source.

Sommes-nous conscient que nous n’avons le plus souvent accès qu’à l’apparence des choses et non à ce qu’elles sont réellement ? Nous nous accrochons à l’énoncé que nous en faisons, et ce sont ces énoncés que nous acceptons en lieu et place du réel. La poursuite des apparences nous laisse dans un monde fuyant, insatisfaisant et sans fondement réel. Elle nous fait courir après les hommes, les femmes, le sexe, le pouvoir, l’argent, le prestige… Elle nous enferme dans l’illusion et nous éloigne sans cesse de notre complétude.

Le réel est silencieux, la racine de toute chose est le silence. Et retourner à la racine, c’est retourner au silence. La source est à l’intérieur et la trouver c’est se trouver. Nous n’avons nul besoin d’être expliqué : comme la rose, l’être humain est sans explication, sans pourquoi. On se trouve en s’oubliant, en oubliant tous les discours sur soi et sur le monde, et même celui-là. Et pourtant, il ne faut pas tout oublier, il ne faut pas oublier la source, et rester dans l’ouverture à ce qui en émane. Retourner à la racine, c’est réconcilier les opposés de l’oubli de soi et de la présence à Soi.

Au moment de l’illumination intérieure se produit un dépassement de l’apparence et de la vacuité.

Qu’est-ce que l’illumination ? Les auteurs disent que la lumière est toujours présente, mais que c’est nous qui ne sommes pas là. Nous ne sommes ni avec nous-mêmes, ni nous-mêmes. Nous sommes perdus dans la poursuite de nos désirs. Or il s’avère que nous finissons invariablement par ressembler à ce que nous regardons. C’est même tout l’art de la contemplation, l’art de faire-temple avec ce qui est illuminé de notre regard.

L’illumination intérieure peut se produire suite à la réorientation du regard vers l’intérieur. Nous pouvons alors voir que nous ne sommes rien de ce que nous pouvons dire ou penser de nous-même, et contempler la présence immobile en interdépendance avec tous les phénomènes. Le dépassement de l’apparence et de la vacuité, c’est alors l’agir non-duel qui émerge de ce lieu, au-delà du monde des apparences et d’une vision nihiliste de la vacuité des choses.

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