Une thérapie débouche souvent sur un désir de connaissance approfondi de soi. C’est parfois son principal motif lorsqu’aucune autre manière ne semble pouvoir y conduire. C’est particulièrement le cas dans une thérapie d’inspiration jungienne où le travail avec les rêves peut donner accès, de façon marquante, à une connaissance de soi plus profonde. C’est aussi vrai des thérapies non-duelles lorsque l’éveil à une conscience plus ouverte a pu être approchée.

Le désir d’être davantage soi-même apparaît… voire l’illusion de coïncider avec soi, de se posséder totalement. C’est une illusion, car quelle que soit la manière de procéder, ce qui apparaît alors aussi assez vite, c’est que plutôt que d’accéder à la réalisation de soi par la maîtrise de soi, c’est bien plus par une « dé-maîtrise » de soi qu’il faudra passer. Et par ailleurs le processus de réalisation de soi est un processus sans fin…

Plutôt que de viser l’illusion de coïncider avec soi, il s’agit alors pour le thérapisant de s’engager avec confiance en l’esprit qui l’anime, sur une voie qui peut l’acheminer vers une autre coïncidence ; celle de l’esprit non-duel, où se réalise la non-séparation de toutes choses.

Le « Traité de la foi en l’esprit »

C’est de cette confiance ou foi en l’esprit dont il est question dans le Hsin Shin Ming ou « Traité de la foi en l’esprit », un des premiers et des plus influents écrits du Ch’an (ancêtre chinois du Zen). Habituellement désigné comme le premier poème Ch’an, il date de la fin du 6ème siècle et est attribué à Seng-ts’an (Jap. Sosan), le troisième patriarche de la secte Ch’an, après Bodhidharma et Hui-k’o (Jap. Huike).

Le Hsin Hsin Ming a ceci de particulier qu’il traduit des concepts bouddhistes en termes taoïstes, comme le non‑agir (wu‑wei) ou la vacuité (hsü). Ses deux contributions majeures sont l’introduction de la « foi en l’esprit » et celle du principe d’unité de toutes choses. La « foi en l’esprit », en réponse à une foi religieuse en un esprit de Bouddha transcendant, affirme l’esprit seul comme moyen d’éveil. Le principe d’unité de toutes choses renvoie à la réfutation de toutes les dualités. A cet effet, il s’agit de ne pas se laisser entraîner à faire des comparaisons. Le Hsin Shin Ming utilise ainsi trente-quatre exemples d’opposés auxquels ne pas penser comme : amour-haine, pour-contre, facile-difficile, illusion-éveil, juste-faux, saisie-rejet, forme-vide, mouvement-repos, être-non-être… dans la perspective de la réalisation l’esprit unique ou Esprit-Un.

Plus que d’une croyance, la foi dont il s’agit dans le Hsin Shin Ming est une conviction née d’une expérience de l’Eveil et qui affirme qu’à la racine de tout phénomène se trouve l’Esprit de Bouddha, qui est un avec notre nature réelle, la nature de Bouddha. L’esprit, ici, n’est donc pas l’esprit rempli d’illusions, mais celui qui se fond avec l’Esprit de Bouddha. Dans ce contexte, « avoir foi en l’esprit » signifie avoir foi en la réalisation de l’Eveil lorsque l’esprit retourne a sa source et cesse de discriminer, c’est-à-dire réalise l’unité de toute chose. C’est pourquoi nous utiliserons par la suite le mot « confiance » plutôt que le mot « foi » (pourtant correct pour traduire le chinois Hsin) afin d’éviter toute équivoque religieuse renvoyant à une transcendance.

Thérapie et confiance en l’esprit

Il est possible de faire un parallèle entre ce qui vient d’être dit dans le contexte du Ch’an et ce qui se passe dans un contexte thérapeutique. Car en effet, celui ou celle qui a décidé d’aller plus loin dans la réalisation de soi via un travail d’interprétation de ses rêves par exemple, met de facto sa confiance en la possibilité de réalisation de soi par ce travail. Or ce travail consiste à laisser son esprit être transformé au contact de la source inconsciente qui affleure dans ses rêves. C’est-à-dire de ne plus agir à partir de réflexions égocentrées mais d’un principe plus central qui se laisse percevoir mais ne se laisse pas nommer. Et l’expérience montre que pour celui ou celle qui franchit ce pas, de plus en plus d’évènements synchronistiques se produisent. Comme si en effet, aller à la source permettait de réaliser l’unité de toutes choses.

Le Hsin Shin Ming est composé de 146 vers sans rimes de 4 caractères dans sa version chinoise. Bien que l’organisation du texte ne le laisse pas voir, chaque ligne constitue une proposition et deux lignes constituent une phrase. Pour aller plus loin dans cette réflexion, nous les utiliserons dans les billets à venir en les regroupant de manière à parcourir l’intégralité du texte en dix billets.

Il y sera essentiellement question de la façon dont la perception déformée de soi et du monde constitue le plus profond obstacle à la réalisation de soi et de l’unité de toutes choses, du processus de libération et de la fonction du langage dans ce processus. En fonction de la matière traitée, une connexion avec les thérapies d’inspiration jungienne et non-duelle sera faite.

La Grande Voie n’est pas difficile
pour qui demeure sans préférence
Sans « j’aime », « je n’aime pas »,
tout est clair et sans voile
Mais faites la plus petite distinction,
et aussitôt une distance infinie sépare le ciel et la terre
Si vous voulez voir la vérité,
ne vous accrochez à aucune opinion
pour ou contre quoi que ce soit

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