La perversion morale concerne la perversion de la relation. Le pervers souhaite devenir le maître de la relation dans laquelle il va pouvoir décharger sur un autre la douleur qu’il ne ressent pas et ses contradictions internes qu’il refuse de voir. Il avance dans le secret, masqué. Il est généralement intelligent et très bon psychologue, souvent séducteur et très persuasif. A son contact finiront par être ressentis de l’abus, de la maltraitance, et l’impression de ne compter pour rien …. d’autre que pour sa valorisation.

Il peut être permis de penser que l’on à affaire à de la perversion morale dés que trois traits sont réunis :
1. on se sent entraîné à faire exactement le contraire de ce que l’on veut faire avec l’impression de ne pouvoir faire autrement,
2. décider ou non de rester en relation avec la personne en cause entraîne dans les deux cas le sentiment de « perdre la face »,
3. le tout est agrémenté d’un sentiment d’immoralité.

La morale du pervers est celle de la loi du plus fort et du plus rusé. Dans son discours, le mal apparaît sous des traits banalisés, relativisés, et dans un flou qui ne donne pas réellement prise. D’où un sentiment d’immoralité à son contact (point 3) sans qu’il soit facilement possible de la pointer. Ce qui fait qu’à ne rien pouvoir en dire on devient avec le temps implicitement complice par acceptation tacite. C’est l’endroit de la complicité involontaire (point 1), c’est-à-dire l’impression de faire exactement le contraire de ce que l’on veut sans pouvoir faire autrement.

Arrivée à ce point, la victime du pervers finit par désirer « s’en sortir ». C’est à ce moment que le piège du point 2 se referme sur elle car elle se retrouve dans la situation suivante : rester en relation avec lui en ayant l’impression de ne pas le vouloir est ressenti comme une perte de face vis à vis de soi, mais comme il a généralement fait en sorte que l’on se sente redevable de sa présence, penser à quitter la relation fait ressentir une perte de face vis à vis de lui.

Pour que cela fonctionne le pervers utilise tout ce qu’il trouve à sa disposition. Il insistera souvent sur le « devoir » de sa victime vis à vis de lui et aura tendance à ne défendre que ses intérêts dans la relation, qui du coup n’en est pas une. Il sait très bien ce qu’il peut être en droit d’attendre et le fait entendre avec beaucoup de force de conviction. A l’extrême, il peut même arriver que l’impression qu’il n’y a que lui qui sache comment doit se dérouler une relation prenne de plus en plus de place …. voir même qu’il aille jusqu’à se plaindre de ressentir le devoir d’en être le pilote …

Dans les deux solutions (rester ou partir) la victime du pervers porte un sentiment de culpabilité, ce que précisément le pervers refuse de faire. Il jouit de ne pas être affecté de la douleur morale qu’il fait porter à l’autre. Le transfert sur l’autre de ses propres contradictions internes non reconnus et de la douleur qu’il ne ressent pas lui permet de se valoriser aux dépens de sa victime. Le mécanisme dans lequel il l’entraîne fait que quoi qu’elle fasse, elle a le sentiment de ne pas faire ce qu’une partie d’elle veut faire. Elle est entraînée à faire ce qu’elle ne veut pas et à ne pas faire ce qu’elle veut, puisque précisément, elle est mise dans une situation ou elle n’est plus en mesure de savoir ce qu’elle veut : quoi qu’elle veuille… elle ne le veut pas non plus !

La seule façon de « gagner » face à un pervers est d’accepter de « perdre » en quittant la relation. Je « perds » car « je le laisse tomber ». Il avait raison de tester mon égoïsme en insistant sur mon « devoir ». Je dois m’avouer mon incapacité à être sainement en relation. Je dois « mourir » à une certaine image de moi (« je peux l’aider », « je peux faire face »…), mourir à la volonté d’expliquer mon point de vue et de partir « la tête haute ». Un point important : sans tenir compte du sentiment de « perte », il s’agit aussi de faire en sorte de partir en ne donnant en aucun cas prise à la polémique, car c’est son terrain de prédilection.

En fait, tout cela est connu depuis très longtemps. Au moins depuis les débuts du christianisme. En effet, en termes chrétiens la perversion révèle la structure du péché. Le contact avec un pervers met immédiatement dans une position ou quoi que l’on fasse on est obligé de viser d’une manière ou d’une autre à côté de soi tant que l’on n’a pas décidé de « mourir » à une certaine image de soi. Or « viser à côté de soi », c’est être en état d’amartia, état traduit habituellement par « péché ».

Etre au contact d’un pervers, c’est faire l’expérience d’être dans l’obligation d’en passer par une mort face au mal. Sinon, je fais effectivement l’expérience de la damnation : rester aux mains d’un pervers, c’est perdre son âme et c’est l’enfer ! Mais si j’accepte de mourir… alors une autre vie s’annonce.

Saint Paul disait déjà que la structure du péché se résume à « je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais  » (Romains 7 v15). Il est obligatoire de passer par une certaine mort à une image de soi-même pour vaincre l’adversaire biblique (Satan est la translitération d’un terme hébreu qui veut dire « adversaire »). Or un des noms qui lui est traditionnellement attribué est justement « le pervers ».

Pour finir, je précise que bien que j’ai donné dans ce qui précède une description de la perversion au masculin en employant l’expression « le pervers », attention : la perversion morale n’est pas une exclusivité masculine.

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