Fouet, attache, bouvier et taureau – tous sont vides.
Le ciel bleu qui s’étend au loin, est si immense qu’aucun message ne peut le contenir.
Comment des flocons de neige pourraient-ils tenir sur un four chauffé au rouge ?
Arrivé à ce point, l’intention des patriarches est manifeste.

 

 

« Le taureau et l’enfant oubliés ». A en croire la huitième image, l’oubli et l’Eveil coïncident. C’est d’autant plus paradoxal que d’après la tradition de l’Eveil, nous ne nous éveillons en fin de compte qu’à ce que nous sommes, mais que nous oublions sans cesse ! En fait, nous ne ferions que retrouver ce qui était la depuis le départ et que nous cherchions partout ailleurs.

Toujours est-il que dans cette image, tout à disparu, seul le cercle demeure. Est-ce pour dire que personne ne peut atteindre au but ? Pourquoi parler d’individuation si personne ne l’atteint ? Pourtant, l’exigence interne d’advenir du Soi nous entraine dans le processus. Ne tournons-nous pas en rond ?

Fouet, attache, bouvier et taureau – tous sont vides.

En fait, nous « tournons en rond » à (nous) chercher jusqu’à ce que nous acceptions de nous perdre. Dogen disait qu’il s’agit d’abandonner à la fois le corps et l’esprit. Et de fait, au huitième stade, tout est oublié, « tombé »: le bouvier, le taureau, la recherche du taureau, les outils de dressage. Il n’y a plus ni sujet ni objet de conceptualisation, ni personne qui cherche ni rien de recherché, ni temps, ni vie, ni mort.

Sans rien saisir ni rejeter, ne laissant plus aucune trace de désir ni de haine, nous sommes en voie de disparition ! Il n’y a plus personne pour vouloir, savoir ou désirer. Toutes les représentations que nous avions de nous-mêmes, des autres, du monde et au-delà, toutes nos attentes, tout s’avère vide, tout se vide.

Le ciel bleu qui s’étend au loin, est si immense qu’aucun message ne peut le contenir.

Les stades qui précèdent nous ont préparés à l’évènement, mais ce stade n’est pas la suite logique des précédents. C’est un passage à la limite. Un évènement imprévu et imprévisible vient tout bouleverser de notre relation à la vie. Pourtant cela ne se fait pas sans nous; lorsqu’il se présente, il nous faut y consentir, ouvrir les mains, tout risquer, tout lâcher. Alors, à quoi tenons-nous le plus ?

Tout lâcher… quelqu’un peut-il le faire ? Que reste-t-il une fois que la notion même de personne est lâchée ? Une fois toutes les représentations de nous-mêmes tombées, qui s’est individué ? Personne. L’individuation n’est pas une victoire mais une chute, une libération de toutes nos images aliénantes, jusqu’à une libération de Soi, épanouit silencieusement dans une mystique.

Comment des flocons de neige pourraient-ils tenir sur un four chauffé au rouge ?

Il ne sert à rien d’ajouter des pensées. Peu importe la quantité de flocons de neige que vous mettrez sur un feu : tout fondra. Toutes les pensées discriminatoires qui nous accompagnent depuis le début de la ronde, toutes les conceptualisations concernant le processus d’individuation, l’Eveil, le Soi : tout fondra sur le feu de l’Eveil au Soi.

Arrivé à ce point, l’intention des patriarches est manifeste.

Il est dit qu’arrivés à ce point, les pratiquants du Ch’an comprennent le Ch’an pour la première fois. Ce qui veut dire que leur esprit est pareil à l’esprit des patriarches du Ch’an. Arrivé à ce point, le Soi se réalise.

Nous ne sommes plus au centre, nous sommes centrés sur un tout Autre en nous qui nous fonde. La psyché s’éprouve dans son éternité. Il n’y a pas d’individuation sans cette expérience. Toutefois, ce n’est que le huitième stade de la pratique de l’individuation. Tout n’est pas fini. Tout ne finit pas dans le vide !

L’esprit clair, sans confusion, toutes limitations ont disparues.
Je ne m’attarde pas dans l’Eveil. Je n’établis pas ma demeure hors de lui.
Ne m’attardant nulle part, aucun œil ne peut me voir.
Jeter des fleurs à qui est sur ce chemin n’a aucune signification.

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