Usant de toutes mes énergies, je mes suis finalement emparé du taureau.
Mais il est sauvage et fort. Difficile de le débarrasser de ses habitudes !
Parfois il parade au sommet de la plaine,
Parfois il se dresse dans la brume.

 

 

Après la vision fugitive de l’étape précédente, nous faisons face à la nature paradoxale du Soi. Nous sommes aux prises avec une puissance que nous cherchons à apprivoiser, et pourtant, c’est le Soi en nous qui cherche continument à s’accomplir. Qui apprivoise qui ? Notre démarche ne nous appartient pas. C‘est son objet apparent pour nous, le Soi, qui en est le sujet. De sorte que la transformation en cours implique un échange qui nous décolle de nous. Nous sommes comme appelé à devenir de plus en plus nous-mêmes… en acceptant continument de nous perdre.

Comprendre que nous participons à cette transformation en miroir est ce qui nous permet de ne pas sombrer dans l’hybris que pourrait engendrer l’acte de chercher à apprivoiser le Soi. L’orgueil est en propre l’erreur qui consiste à « viser à côté de Soi », c’est-à-dire à ne pas prendre conscience que ce qui vise le Soi en nous, c’est le Soi, ce n’est pas nous. Et c’est prendre cet acte à notre propre compte au lieu de nous en laisser traverser tout en y adhérant. Non seulement il s’agit d’accepter de nous perdre, mais il s’agit de nous perdre dans notre agir même.

Usant de toutes mes énergies, je mes suis finalement emparé du taureau.

Dans cette démarche de réalisation de Soi, tous nos efforts pointent vers l’intimité avec ce qui est. Réaliser cette intimité, c’est « voir » de tout notre corps-esprit, c’est-à-dire devenir vision, vide d’objet vu et de sujet qui voit. L’instant de ce devenir est la percée qui correspond à « voir le taureau ». Avec cette percée, la réalisation de l’unité de l’univers et du soi, la sagesse, commence à rayonner. « Voir » le taureau n’est donc pas le but du chemin, c’est juste son point de départ.

Mais il est sauvage et fort. Difficile de le débarrasser de ses habitudes !

La sagesse commence à rayonner mais elle demeure inconstante, car le taureau habite depuis longtemps en périphérie de lui-même et il y a longtemps qu’il s’est perdu de vue dans les saveurs du monde. Nos vieilles habitudes se propagent, surtout celle de nous considérer comme spécial. Non seulement l’ego réapparait, mais comme il a compris la nature du vide, il est devenu plus insaisissable. Il est devenu « vision, vide de sujet et d’objet », et il se différencie des autres au moyen d’une rhétorique de l’éveil ! Cette vieille habitude va continuer à faire des vagues jusqu’à épuisement de l’énergie qui l’anime.

Parfois il parade au sommet de la plaine.

Le taureau est fier de sa réalisation et il se montre. S’attarder dans le monde du Soi mène invariablement à l’auto-complaisance. Le conditionnement égotique qui s’est façonné notre vie durant ne peut disparaitre d’un seul coup. Mais il y a plus. Si toute expérience du Soi représente une défaite du moi, c’est au point ou le moi ne puisse pas s’attribuer entièrement sa défaite. Car c’est l’ombre du Soi qui se reflète dans l’orgueil de devenir soi. De sorte que même en nous donnant entièrement au processus, le taureau sera perdu à nouveau, puis recherché à nouveau. Ainsi, c’est dans un processus continu de défaite en défaite, d’éveil en éveil, que l’échange de soi au Soi qui nous décolle de nous s’actualise. Non seulement il s’agit d’accepter de nous perdre dans notre agir mais même nos défaites font partie de l’offrande.

Parfois il se dresse dans la brume.

Avoir un aperçu du taureau, c’est avoir un aperçu fugitif de la non-dualité de toutes choses. Mais nous retournons facilement nous perdre dans l’écran de fumé du monde de la dualité. Il nous est difficile de quitter ce monde dans lequel nous avons pris l’habitude de vivre depuis longtemps. Et en même temps, percevoir la nature du Soi ne dispense pas d’être en prise avec le monde.

Alors, persuadé d’avoir atteint l’éveil, nous risquons de nous mettre en avant et de devenir arrogant. Pourtant, si nous restons sincères avec nous-mêmes, voyant la promptitude avec laquelle nous nous perdons, c’est plutôt le moment d’entrer dans l’humilité du grand doute, d’une vraie perplexité sur la nature du monde et de la vie, et de nous abandonner avec foi au processus… en nous y engageant avec toute notre énergie. Mais… est-ce bien « notre » énergie ?

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Pendant longtemps, le taureau a vécu dans la forêt obscure;
Aujourd’hui, le bouvier l’a attrapé, il le tient.
Mais il reste attiré par les séductions du monde.
Difficile à maîtriser, sa volonté est forte et il demeure sauvage.
Si vous voulez le soumettre, utiliserez vous votre fouet ?

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