Exprimer le non-duel – La percée

Pour être en harmonie avec cette réalité, exprimez simplement « non-deux »

Exprimer le non-duel, c’est être en harmonie avec la réalité et ne privilégier aucune chose; laisser simplement chaque chose être ce qu’elle est. C’est encore passer au-delà de moi et de l’autre pour se retrouver en relation avec l’autre comme avec soi-même. C’est enfin revenir au présent en se libérant de l’incessant bavardage intérieur qui éloigne de soi comme de l’autre et de toute chose.

Mais il ne suffit pas de le comprendre et d’en jouir comme d’un objet intellectuel. Exprimer « non-deux », c’est sortir activement des divisions, des déchirements et des morcellements qui nous accablent. C’est accepter de répondre au k%C5%8Dan de l’individuation par l’échec définitif de la tentative de se trouver comme un objet parmi d’autres. C’est-à-dire accepter de passer de la consommation de toute chose à la communion à toute chose.

Dans ce « non deux » tout est Un, rien n’est exclu. Peu importe où et quand, l’éveil signifie pénétrer cette vérité.

Tout est Un, mais chaque chose demeure. L’identité de toutes choses n’est pas la confusion de toutes choses. Elle est vision active, comme expression de ce qui les fonde. Les vagues ne sont pas l’océan, mais les vagues et l’océan sont des expressions d’une même eau. Dans la conscience non-duelle, l’interdépendance de toutes choses devient l’autre nom de soi. Rien n’y est séparé ni exclu, et les opposés en particulier y trouvent leur point de conjonction.

En disant peu importe où et quand, Sengcan semble indiquer que le non-duel peut se pénétrer en tous temps et en tous lieux. Il ne parle pas d’une expérience réservée à quelques sages en retraite hors du monde, mais de quelque chose de toujours potentiellement présent : la conscience non-duelle de Soi en toutes choses et de toutes choses comme de Soi.

Pour Jung, l’accès à cette expérience ne semble pas être la destinée de l’individuation. Il ne concevait en effet pas de conscience sans ego à distance de relation du Soi. Sengcan de son côté semble dépasser cette position. Pour lui, l’éveil de l’illusion de la séparation suppose d’effectuer une percée volontaire dans cette conscience; un lâcher prise sur ce qui s’oppose à voir l’effondrement des frontières et des distinctions. Mais il ne dit toutefois pas qu’effectuer cette percée entraîne une disparition pure et simple. Cette percée est dans et hors temps.

Et cette vérité est au-delà de l’urgence et de l’étendue; en elle, une pensée est dix mille ans.

L’instant présent n’est pas susceptible d’appropriation. Dès que je le pointe du doigt, il est déjà passé, ou bien il est à venir. En lui-même, l’instant présent n’est rien, il est hors-temps, et en conséquence tous temps. Dans le maintenant de la conscience non-duelle, le temps n’a pas court. Il n’y a ni passé, ni futur, et en conséquence ni regret du passé, ni inquiétude quant à l’avenir. Le temps de l’être est son présent. Tout est présence.

Aussi, la vérité dont il est question n’est ni continue, ni susceptible de cesser. Elle a sa place avant la construction conceptuelle du temps et de l’espace. La place d’une présence lumineuse à laquelle rien ne peut être ajouté ou ôté, dont il ne s’agit ni de s’emparer, ni de se détourner.

Dans la conscience non-duelle, la distinction entre un moment et dix-mille ans cesse, parce que, nous dit Sengcan, tous les temps sont maintenant. Dix mille ans sont contenus dans le maintenant d’une pensée ; et il n’y a en fait pas d’autre maintenant. Sengcan ne le dit pas ici, mais comme pour l’éveil de l’illusion de la séparation qui semble séparer chaque chose dans l’espace, l’accès au présent est aussi le lieu d’une percée active au-delà de la succession des temps.

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