Observez le mouvement immobile et l’immobilité en mouvement, mouvement et immobilité disparaissent. Lorsque ce type de dualité cesse, l’Un en lui-même ne peut exister.

Dans la pensée dualiste, mouvement et immobilité sont en opposition. Pourtant, chercher à demeurer immobile est une sorte de mouvement, de même qu’être totalement à ce que nous faisons suppose de ne pas en être distrait, c’est-à-dire suppose une immobilité intérieure.

Notre pensée crée sans cesse des catégories qui s’opposent et deviennent des murs linguistiques à l’intérieur desquels nous pouvons nous emprisonner sans nous en rendre compte. C’est la face sombre de la remarque de Novalis selon qui personne ne sait que le propre de la parole, c’est de ne se soucier que d’elle-même. On sait qu’elle comporte aussi une face claire d’après Heidegger, selon qui la parole détournerait ainsi le regard de soi et libèrerait ce qu’elle montre de nos a prioris.

Mais dans la logique du poème, ce mouvement de la pensée nous sépare de façon invisible de nous-mêmes en nous séparant de -ce qui ne semble pas être- nous. Le plus souvent une liberté d’action hors de soi est recherchée pour échapper à cette prison sans porte. Mais pour Seng-ts’an, il ne peut y avoir de réelle liberté que de liberté de soi. Ce qui suppose la déconstruction des oppositions linguistiques pour accéder à une conscience de l’unité de Soi vécue comme l’interdépendance de toutes choses : l’Un en lui-même cesse d’exister à part du multiple.

Pour atteindre à l’ultime aucune loi ni description ne s’applique. Accordez l’esprit à la Voie et toutes les actions égocentriques cessent.

Seng ts’an nous avertit que l’accès à la conscience non-duelle n’est pas descriptible par le langage et n’est pas susceptible d’autorisation : elle est inconditionnée. C’est pourquoi on parle aussi de conscience inconditionnée.
Personne ne peut autoriser ni décrire pour qui que ce soit le saut ultime dans le devenir Soi. C’est un saut solitaire, au-delà de tous doutes.

Ce saut correspond dans le même temps à un retrait de toute projection sur le réel. Principalement de celles qui paraissent les plus censées. Il rend transparent au réel et situe celui qui le fait au-delà des principes et des codes ordinaires, sans toutefois être une porte ouverte sur l’arbitraire d’un agir égocentré. Autrement-dit, dans cet état, tout agir est en même temps non-agir.

Les doutes et l’irrésolution disparaissent ; la foi véritable apparaît. Rien n’est détenu, rien à se rappeler.

Nos doutes construisent autour de l’illusion d’une réalité intérieure séparée toutes les catégories mentales susceptibles de permettre d’en affirmer l’existence. C’est-à-dire que nous construisons une barrière de langage derrière laquelle nous nous réfugions et dont, en général, nous tentons de convaincre tout un chacun du bien-fondé, ce qui en retour nous conforte dans nos certitudes… que nous pouvons donc affirmer sans crainte etc…

Mais une foi vue au travers de cette illusion, il devient inutile de chercher à convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit. Dans le vécu de la transparence, tout doute est balayé, et la véritable foi où il n’y a plus qu’à être Soi apparaît. Le saut immobile de soi à soi-même rend libre de soi, de ses mémoires et de toute doctrine. Tout attachement est devenu inutile et nous ne donnons plus de prise à quoi ou qui que ce soit… nos traces s’effacent.

La nature-propre est spontanément vide et éclairante, sans aucun effort de l’esprit. Ici la pensée est inutile, les sentiments, les connaissances et l’imagination ne peuvent y pénétrer.

Dans la transparence nous dit Seng ts’an, la conscience est à la fois vacuité et luminosité. Etre Soi c’est faire l’expérience de la conscience à la fois vide d’un soi séparé et lumineuse. Ce n’est donc pas se retrouver dans une sorte de quant-à-soi qui met à distance. Bien au contraire, la distance que nous mettons entre nous et les autres est plutôt celle que nous mettons entre nous et nous-mêmes.

Dans l’abandon à Soi, tout effort disparaît. Et singulièrement tout effort de pensée. L’espace de transparence à Soi ne dépend pas de nos sentiments, de nos connaissances ou de notre imagination. Il s’agit d’en faire l’expérience sans se l’approprier à travers une construction linguistique en termes de pensées, sentiments, connaissances, imaginations… Et en faire l’expérience, c’est méditer, si l’on comprend l’apprentissage de la méditation comme celui de l’établissement d’un espace entre l’expérience et son appropriation.

Dans le monde de l’ainséité il n’y a ni soi ni autre que soi

L’ainséité correspond simplement aux choses telles qu’elles sont. Aucun contenu de conscience n’existe en lui-même. Il n’est que contenu de conscience. Le réel n’est pas susceptible de saisie en tant que soi, non-soi ou autre que soi. Il n’y a ni l’un, ni l’autre, ni la fusion de l’un et de l’autre. Tout existe en intimité avec toutes choses, sans fusion ni séparation.

Aussi, dans le monde de l’ainséité, personne ne peut agir que pour Soi, sans aucun égoïsme pourtant, étant entendu qu’entre Soi et l’autre, il n’y a rien qui sépare, même si l’un n’est pas l’autre. C’est semble-t-il un retour à l’innocence de l’enfant, qui bien que conscient n’a pas conscience d’une séparation d’avec l’environnement, qui permet d’atteindre à la transparence de Soi, tout en effaçant toute trace de retour sur Soi.

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