Selon Jung, les alchimistes avaient inconsciemment projeté dans la description de l’opus alchimique ce qui se déroule dans le processus d’individuation. Or d’un côté le but des alchimistes était la réalisation de la Pierre Philosophale, et de l’autre, le but du processus d’individuation est de réaliser une relation consciente avec le Soi. En suivant ce parallèle, nous nous appuierons ci-dessous sur les propriétés de la Pierre Philosophale pour décrire les propriétés de cette relation.

La Pierre Philosophale était décrite comme ayant une nature quadruple (minérale, végétale, magique et angélique) et sa production résultait de la réunion dans une quinte-essence des quatre éléments (air, feu, eau, terre) séparés de la matière première lors de la création. Autrement dit, la totalité de la matière première s’y trouvait restaurée à un niveau supérieur.

La quaternité renvoie à l’ordre, la cohérence, la réalisation… et décrit le sentiment d’achèvement qui accompagne la relation au Soi. Par ailleurs, la matière première en psychothérapie est la problématique centrale du thérapisant, travaillée au moyen des diverses voies d’accès à l’inconscient. La relation au Soi apparaîtra comme la restauration de cette problématique à un niveau unifiant (de quinte-essence), et non plus déstructurant, ou déchirant. Ce qui revient à dire que c’est à l’endroit de la difficulté centrale que la relation au Soi peut advenir.

L’idée des alchimistes était d’accélérer le processus de la nature pour amener la matière à sa perfection, et la Pierre était censée avoir le pouvoir de transmuter tout métal impur en argent et en or ainsi que les silex en Pierres précieuses. Parallèlement, dans la relation au Soi l’ego trouve une stabilité et une cohérence – propriétés de l’or et de l’argent – du vécu qui va au-delà de ce qu’il peut produire à lui seul, à condition toutefois que cette relation ne devienne pas fusionnelle par identification. En effet, dans ce cas, tout se transformerait en or par simple contact. Autrement-dit la relation au monde perdrait sa saveur de coïncidence entre éternité et temporalité, et la relation au Soi perdrait sa propriété d’entraîner un changement de perception donnant de la valeur et de la beauté – propriétés des pierres précieuses – aux aspects les plus banaux de la vie.

Mais l’or vulgaire ou les Pierres précieuses n’étaient pas le fin mot de l’Opus alchimique. Ce qui était visé était l’Or Philosophale. La philosophie est la recherche et l’amour de la sagesse, et la Pierre a des caractéristiques de solidité et de durée. De sorte que l’expression Pierre Philosophale renvoie à une sagesse qui s’incarne dans la durée. Si l’on ajoute que la Pierre Philosophale avait la propriété d’être un révélateur de la totalité de la nature, on retrouve le fait que la relation au Soi advient avec la conscience progressive de liens entre l’ego et des fondations transpersonnelles, et qu’elle entraîne un vécu de Soi comme une aventure intérieure.

La Pierre avait elle-même une longue aventure. Elle était dite avoir été possédée par Adam, Abraham, Moïse, Salomon et de nombreux autres personnages bibliques, ce qui pouvait par exemple expliquer la longévité de certains d’entre eux. De même, l’expérience de la relation au Soi s’accompagne le plus souvent du sens d’une participation à un processus intemporel, par exemple à travers la découverte de son propre mythe dans un mythe antique, qui relativise les vicissitudes du quotidien.

Dans le même ordre d’idée, la Pierre avait aussi un aspect végétal sous lequel elle était vue comme un principe de vie, de croissance et de fertilité. Ce qui renvoie d’une part au Soi comme source et origine de l’existence psychique, et d’autre part à ce que dans la relation au Soi, le thérapisant trouve un partenaire interne avec qui une aventure intérieure commence, et qui s’accompagne du sentiment d’une vie en abondance.

La Pierre Philosophale était aussi dite être l’union de deux entités contraires, solaire et lunaire, chacune comportant des aspects négatifs et positifs. Le soleil peut être brûlant et destructeur, mais il apporte aussi la clarté de l’illumination et décrit la conscience spirituelle. De même, la lune de par sa froideur peut avoir un effet glaçant, pétrifiant, mais elle renvoie aussi à l’intuition spirituelle. La relation au Soi est elle aussi expérimentée comme une union d’opposés. Dans un premier temps l’alternance des opérations de calcinatio et de coagulatio (voir l’article Alchimie et psychothérapie (2) – Les sept opérations) permet la prise de conscience graduelle que le processus thérapeutique fait partie d’un processus plus large et qui met en relation avec un centre dont la conscience émerge. Puis la relation s’accompagne progressivement d’une extension/illumination de la conscience et d’intuitions qui s’incarnent dans une ouverture au spirituel souvent accompagnée d’expériences numineuses.

La Pierre Philosophale avait aussi le don d’ubiquité, ce qui entraînait que rien ne pouvait être caché à qui était en sa possession ; il pouvait notamment comprendre le chant des oiseaux…. La relation au Soi peut être ressentie comme une menace pour qui tente de se voiler la face, car elle implique une personnalité intégrée, sans aspects cachés, scindés. Mais elle a aussi un aspect attirant, car l’unification de la conscience donne accès à une sagesse intuitive et instinctive représentée notamment par le langage des oiseaux (voir l’article La langue des oiseaux et les rêves). Ce don d’ubiquité permettait aussi à la Pierre de communiquer les choses de l’esprit sous forme d’images qui pouvaient devenir des oracles. Or on constate souvent que la relation au Soi s’accompagne d’expériences de synchronicité. Comme si elle donnait accès à une sagesse qui transcende celle de l’individu (voir l’article Fonction Transcendante et Imagination Active). Ceci-dit, le pouvoir de transformation de l’esprit en image appartenait à la Pierre. C’est-à-dire que le pouvoir imaginatif de la psyché dérive du Soi et n’est pas une fonction de l’ego. L’imagination n’est pas à voir comme un moyen d’accès à la relation au Soi, mais plutôt comme le lieu de réception et  d’observation attentive des images qui émergent de sa dynamique.

Concernant les phénomènes de synchronicité, on peut ajouter que la Pierre Philosophale était aussi dite avoir des capacités prophétiques. Et les phénomènes de synchronicité qui accompagnent l’établissement d’une relation au Soi semblent en effet indiquer qu’elle induit l’entrée dans un ordre des choses qui se situe hors des principes d’espace, de temps et de causalité.

La Pierre Philosophale était aussi dite avoir aussi un aspect si subtil qu’elle ne pouvait pas être vue, mais uniquement perçue par le goût, la saveur, l’expérience… On disait encore de la Pierre qu’elle était non-Pierre… ce qui renvoie à son aspect totalement paradoxal. En tant que symbole du Soi, elle est le symbole du centre et de la totalité de la psyché. Or la psyché n’est pas saisissable, elle ne peut pas être imagée adéquatement, elle n’est pas un objet susceptible – en tant que tel – de connaissance. Beaucoup la réduisent en conséquence à un ensemble de phénomènes neuropsychiques conditionnés de façon biologique, héréditaire, voire culturelle. De ce point de vue, elle n’est rien en elle-même et n’existe pas. Mais ces propriétés sont plutôt à voir comme des propriétés de l’ego. La psyché ne peut en effet pas être vue. Mais ceux qui sont amenés à en expérimenter la réalité – comme fruit du processus d’individuation ou par tout autre moyen – savent que si elle ne se laisse pas saisir, c’est parce qu’elle n’est pas de l’ordre d’un savoir mais d’un sentir et d’un goûter intérieur qui mettent en relation vivante au Soi.

Selon les textes, la réalisation de la Pierre Philosophale permettait l’apparition d’anges et donnait le pouvoir converser avec eux, à travers les rêves et les révélations. Par ailleurs, aucun esprit malfaisant ne pouvait approcher le lieu de sa demeure. Parallèlement, en thérapie jungienne la relation au Soi s’approche à travers les messages des rêves et l’imagination active qui donnent accès à un savoir qui se transforme peu à peu en relation. On se rappellera par ailleurs que la Pierre Philosophale était une quintessence, une unification d’essence, et qu’elle correspond à ce titre à une unification de la personnalité. Ce qui permet d’expliquer les esprits malfaisants qui ne pouvaient approcher de la Pierre comme des complexes dissociés qui ne peuvent pas survivre dans la conscience du Soi impliquant une personnalité unifiée.

La Pierre Philosophale était aussi appelée nourriture des anges, viatique céleste et arbre de vie. L’ange est un messager de l’intérieur, aussi, la relation au Soi est ce qui permet de concrétiser les messages potentiellement disponible dans l’inconscient. Le viatique céleste est l’eucharistie administrée à un mourant, ce qui renvoie au fait que la relation au Soi implique une certaine mort au monde par un retrait des projections. Enfin l’image de l’arbre de vie indique que la relation au Soi est un retour à l’état perdu d’originelle totalité, mais au niveau d’une réalisation consciente.

Pour finir, la Pierre Philosophale était dite être elle-même la matière première de l’œuvre. Comme la Materia Prima, la Pierre aux multiples noms et qualités manifeste le même caractère de multiplicité dans l’unité que la matière de départ. Mais à la fin du processus, cette matière initialement informe est devenue une Pierre, une réalité solide dans laquelle ont pu être intégrés les multiples fragments de la personnalité, et qui permet de faire une expérience de Soi (plus) unifiée. L’image de la Pierre comme Materia Prima indique aussi que l’élan permettant de faire cet effort dérive d’une unité qui était présente dès le démarrage et durant toute la durée du processus, et dont il a été progressivement pris conscience. Enfin les textes impliquent que l’unité une fois achevée doit à nouveau être rompue dans la multiplicité pour que la vie continue. C’est-à-dire que la fin du processus est à la foi la fin d’un cycle et un nouveau commencement : l’éveil à Soi n’est pas un but, une fin, mais le début d’une relation à/au Soi (voir l’article La psychothérapie jungienne et l’art d’apprivoiser le taureau (10)).

Share This